Atlantide, histoires intimes de festival: que voulez-vous lire?

Etait-ce voulu, ou avait-on oublié d’allumer quelque chose ? Hormis sur l’étroite scène, presque une estrade, une bienheureuse pénombre régnait sur la petite salle. Je me suis dit que ce n’était pas plus mal, les alignements de chaises plastique vides peuvent être déprimants; je m’attendais à ce qu’ils le soient. Je me trompais.

A l’heure des déjeuners qui durent, des gens sont entrés tour à tour. Pas mal d’entre eux feuilletaient le programme distribué à l’entrée ou avaient encore à la main un emballage de sandwich. Certains sans doute patientaient en attendant l’arrivée  de l’entretien vedette avec Ismaïl Kadaré. Tous, sauf un, restèrent après l’arrivée de Drago Jancar. Le costume en vrac, visage large, une qualité d’attention à l’autre quasi palpable. Il a peu parlé, je crois. Moins qu’un écrivain moyen, disons. Il a été très écouté. Et pourtant, je n’étais  pas la seule à n’avoir jamais lu une ligne de Drago Jancar, « le plus grand écrivain slovène vivant », (on considère ici Boris Pahor, 103 ans, en lice pour le titre de doyen  mondial des écrivains , comme hors compétition). Drago Jancar, donc, son nom de héros de BD, couvert de récompenses, dont le prix Européen de littérature, adulé en Allemagne, célèbre en Italie, quasi inconnu en France. Des éditeurs français passionnés mais assez confidentiels (Passage du Nord ouest, Esprit des péninsules), et peut-être, aussi, discrétion naturelle de ce monsieur qui évoqua à peine son passé de dissident, la prison, sans s’attarder, et pas du tout son action auprès de Sarajevo assiégée.

Drago Jancar © DR Drago Jancar © DR

Drago Jancar était l’un des invités de la toute première édition du festival Atlantide de Nantes, celle qui essuyait les plâtres sous les plafonds hauts du Palais des Congrès nantais. L’année suivante, tandis que le festival se rapatriait au Lieu Unique, endroit nettement plus épanouissant, les éditions Phébus publièrent Cette nuit, je l’ai vue . Cette fois, de l’Humanité à l’Express en passant par Telerama , ils furent plusieurs à saluer « l’intime comme miroir et masque du monde » et la « mélancolie de la résistance ». Et le livre reçut le prix dumeilleur roman étranger : amorce de reconnaissance. Et sans doute que nous, les spectateurs de la salle obscure, fûmes les premiers à lire.

C’est ce côté-là, dans le festival nantais, qui me plaît. Aucun dédain pour les noms connus voire célèbres, d’Enrique Vila Matas, Javier Cercas, Margaret Atwood, Adam Thirlwell  ou Alaa Al Aswany, Dany Laferrière, Boris Akounine, les années passées, ou Makenzy Orcel, Lyonel Trouillot, David Lodge, Boualem Sansal, cette année. Sûrement pas pour les auteurs français, Patrick Deville, Mathias Enard, Maylis de Kerangal, Olivia Rosenthal, l’académicien du jour, Andrei Makine, les années passées, Nathalie Azoulai, Didier Daeninckx, Régis Jauffret, Joy Sorman, Philippe Forest ou Eugène Green cette année (j’en omets, désolée,mais programme complet chaque jour).

Sûr, néanmoins, que je vais tâcher de faire un tour vers, par exemple, Gazmund Kapplani, autrefois albanais, grec depuis 1991, passé par le bâtiment, côté ouvrier, ou les kiosques à journaux, temporairement réfugié à Boston, car Aube Dorée le serrait d’un peu trop près. Que je n’ai pas encore lu. Ou vers Nana Neystan, dont le parcours depuis les prisons iraniennes fut complexe : il en a d’ailleurs tiré Le manuel du parfait réfugié politique. Ou Hakan Gunday, turc, mais lui, il a reçu le Medicis étranger il y a quelques mois pour Encore, ce n’est plus un inconnu en France, même si beaucoup peuvent encore le découvrir. Sans compter ceux dont les résumés de vie ne disent rien, qui parfois sont infichus de séduire l’auditoire, n’ont pas écrit « en phase avec l’actualité », mais qui suscitent soudain une envie d’ouvrir leur livre. Ce choc, quand vous entrez dans le livre inconnu, et savez que vous n’en sortirez pas.

Il sera ici peu question d’Alberto Manguel, maître de cérémonie. Même Wikipedia, essayant d’indiquer où diable habite cet homme, s’emmêle les pinceaux. Ça fait plaisir. Il y est toutefois indiqué que l’écrivain a débuté comme lecteur, pour Borgesdevenu aveugle. Après cela, ou bien on n’ouvre plus jamais un livre de sa vie, ou bien on habite en littérature. On renvoie donc au livre d’Alberto Manguel récemment publié chez Actes Sud, De la curiosité, car c’est bien ici ce dont il s’agit (même s'il a l'élégance de ne jamais en faire état). A part ça, dans quatre mois il prend la direction de la bibliothèque nationale d’Argentine, et c’est hors sujet, mais pas vraiment : un poste qu’occupa autrefois Jose Luis Borges… Ah, la vie est curieuse.

Notre curiosité, notre appétit d'ailleurs, est précieux – nécessaire même, résistant, avec ou sans mélancolie – à l’heure où l’Europe se vit en citadelle assiégée, se ferme de partout, ne veut plus savoir. Ça fait du bien, les visiteurs, écrivains ou pas. Les mondes littéraires qui nous perdent (et nous trouvent). Et ce qui fait du bien, aussi, c’est de constater, pendant ces trois jours, que les lecteurs sont là. Stakhanovistes parfois, et galopant d’un entretien à  une conversation à plusieurs autour d’un thème. Les traducteurs de très grands livres venus de petits pays en savent quelque chose, on leur oppose souvent le désintérêt du public, son appétit pour la littérature anglo-saxonne (américaine, essentiellement). Ce n’est pas évident du tout quand vous croisez une dame complètement emballée par la lecture d’un texte de Gueorgui Gospodinov (auteur bulgare certes célèbre chez lui, mais pas encore ici, l’ayant lu depuis : dommage pour nous !) dont elle n’avait jamais entendu parler. Qu'une équipe de jeunes hors profil "festival littéraire" vient écouter Kamel Daoud, sans trop moufter. Mais là. Il suffit de faire passer, parfois, entre la surinformation, l’archipromotion et nos ignorances. Partenariat entre Atlantide et Mediapart : un slalom.

Aujourd’hui, jeudi, les  – nombreux, etremarquables à bien des égards – les libraires de Nantes reçoivent en ville : programme complet ici.

Demain vendredi, au Lieu Unique, à savoir l’ancienne biscuiterie LU devenue depuis seize ans manufacture culturelle des plus polyvalentes, les premières rencontres débuteront à 12h30. Pour plus de détails, à commencer sur les écrivains, se reporter au site.

Derrière le sublime chapeau rose et au loin: Kamel Daoud et Boris Akouninee © Michael Meniane Derrière le sublime chapeau rose et au loin: Kamel Daoud et Boris Akouninee © Michael Meniane

12h30                                                                                                                                                                               
Grande rencontre Guadalupe NETTEL // Mexique
Le Lieu Unique – La cour

12h30                                                                                                                                                                  
Grande rencontre Kirmen URIBE // Espagne
Le Lieu Unique – Salon de musique

13h30                                                                                                                                                                                      
Des mots et des images, conversation entre Jean-Simon DESROCHERS et Eugène GREEN .
En France, en moyenne, quatre films sur dix sont adaptés de romans, c’est dire le lien intense qui unit littérature et cinéma. Mais si le cinéma a besoin de la littérature pour se nourrir, le langage romanesque n’emprunte-t-il pas parfois aux techniques du récit cinématographique ? Pour ces écrivains également scénaristes et/ou réalisateurs, où se situent les images naturellement créées par les mots et un récit écrit pour le grand écran ?
Le Lieu Unique -  Salon de musique

13h30
A l’origine était Don Quichotte, conversation entre Jean CANAVAGGIO et Alberto MANGUEL   Cervantès n’imaginait sans doute pas la place que prendrait son roman au panthéon de la littérature mondiale lorsqu’il publia, en 1605, les aventures de ce gentilhomme sans fortune passionné de romans de chevalerie, perdu entre réalité et imaginaire. Quatre siècles plus tard, Don Quichotte de la Manche est devenu l’un des plus grands mythes de la culture occidentale, fondateur du roman moderne.
Le Lieu Unique – La cour

14h30
Grande rencontre Hamid ISMAÏLOV  // Ouzbékistan                                                                                   
Le Lieu Unique – La cour

15h30 Grande rencontre Régis JAUFFRET // France                                                                                                          
Le Lieu Unique – La cour

15h30
Seuls au monde, conversation entre Nathalie AZOULAI, Nicolas DICKNER et Sigolène VINSON  « L’homme naît seul, vit seul, meurt seul », dit Bouddha. Il n’en est pas moins paradoxal qu’à l’ère de la mondialisation et du « vivre ensemble » dont on nous parle tant, la littérature nous renvoie la solitude sociale et/ou existentielle de ses personnages. Comme un rappel de la métaphore de Schopenhauer : celle du porc-épic tiraillé entre son désir de liberté, qui l’isole, et son besoin de chaleur qui le pousse à se frotter à ses semblables, au risque de s’y piquer…
Le Lieu Unique – Salon de musique           

16h30
Jamais sans mes livres, conversation entre Charles DANTZIG, Philippe FOREST et Luiz SCHWARCZ
Comment cerner ce mystérieux pouvoir qu’exercent sur nous les mots, les livres ? Parce que la littérature nous parle de nous ? Parce qu’elle nous oblige à nous confronter avec une réalité complexe dont nous ne savons pas toujours quoi faire dans la vraie vie ? Parce qu’elle nous permet de multiplier nos expériences ? Ou peut-être encore parce que nous partageons cette conviction d’Arthur Miller que « l’écrivain peut changer le monde » ?
Le Lieu Unique – La cour                

16h30 Grande rencontre Maaza MENGISTE // Éthiopie // USA
Le Lieu Unique – Salon de Musique                

17H30 Grande rencontre Boualem SANSAL // Algérie
Le Lieu Unique – La cour

17h30 Grande rencontre Valeria PARRELLA // Italie
Le Lieu Unique – Salon de musique                                                                                                                                               

17h30 Rencontre Martin VEYRON // France
Librairie Aladin

19h00 Lecture de 2084. La fin du monde de Boualem SANSAL par Delphine RICH
Le Lieu Unique – La cour

19h00 Rencontre Joy SORMAN // France

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