Billet de blog 13 déc. 2011

Mauvaises solutions pour l'université

«Désengagement de l'Etat» et «pénurie»: telles sont les raisons des déficits de plusieurs universités, et non la mauvaise gestion, accuse Michel Saint Jean, physicien, directeur de recherches au CNRS.

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«Désengagement de l'Etat» et «pénurie»: telles sont les raisons des déficits de plusieurs universités, et non la mauvaise gestion, accuse Michel Saint Jean, physicien, directeur de recherches au CNRS.

Depuis trois semaines, la presse se fait l'écho des difficultés rencontrées par plusieurs universités ayant du mal à boucler leur budget. Ces établissements vivant à l'heure de la loi Libertés et responsabilités des universités (LRU), un observateur mal informé ou mal intentionné pourrait voir là une défaillance des universitaires eux-mêmes; d'autant qu'ils sont souvent et injustement considérés comme plus prompts à réclamer des moyens nouveaux plutôt qu'à bien gérer ceux existants, et que le gouvernement explique à qui veut le croire que ce secteur a été couvert de milliards ces dernières années.

La réalité est bien différente. Malgré des annonces en trompe-l'œil de budgets mirobolants, la situation française ne cesse de se dégrader par rapport aux autres pays. Aussi, ce tapage médiatique aurait pu être l'occasion de dénoncer les véritables responsables de ce gâchis mais paradoxalement, il est en train, au contraire, de faire avancer une idée plus dévastatrice encore pour l'enseignement supérieur.

Les universités sont dans le rouge parce que le passage aux compétences élargies s'est traduit par un désengagement de l'Etat, laissant les universités face à leurs «responsabilités», en vérité la pénurie. Car dans l'idéologie du gouvernement, l'université ne doit plus être un service public financé par l'Etat mais un conglomérat d'établissements universitaires «autonomes» et concurrents, dont il choisira ceux qu'il juge les plus «excellents» pour y investir. Tant pis pour les autres; à eux de se débrouiller pour compenser leurs manques par des ressources propres. Investir plutôt que financer, il ne s'agit pas là d'une nuance mais d'un changement radical de posture de l'Etat, sur laquelle il conviendrait d'ailleurs de s'interroger tant ses conséquences seront désastreuses.

En oubliant ces véritables responsabilités et en laissant complaisamment l'opinion s'interroger sur les compétences gestionnaires des universitaires, certains espèrent voir se profiler une proposition à laquelle ils tiennent: imposer un nouveau mode de gouvernance des universités, avec une direction confiée à des professionnels extérieurs au monde académique, à côté d'un «sénat» d'universitaires sans pouvoir exécutif. Cette mesure aurait de quoi séduire. Le fameux «bon sens» ne voudrait-il pas que la gestion soit laissée aux gestionnaires et la chose universitaire aux universitaires? D'autant que les universités anglo-saxonnes, modèles incantatoires de la modernité, pratiquent déjà cette gouvernance. Sans compter que de bonnes âmes proposent, pour la rendre «juste et équilibrée», que cette réforme garantisse au «sénat» un droit de veto vis-à-vis des décisions du conseil d'administration.

Pourtant, il y aurait un grand danger à laisser les gestionnaires mettre la main sur l'université. Cette solution éloignerait plus encore sa «base savante» des décisions qui la concernent. D'autre part, l'expérience montre qu'à l'usage, le pouvoir managérial finit toujours par supplanter celui des universitaires. C'est ainsi que, la crise aidant, des filières réputées «non rentables», souvent de sciences humaines ou sociales, ont été fermées dans des universités anglo-saxonnes réputées au détriment du savoir qui y était élaboré et transmis. Plus proche de nous, il n'est qu'à voir le cas de l'hôpital, dans lequel les médecins ont été exclus du processus décisionnaire par les directeurs gestionnaires d'établissement, pour se convaincre de la catastrophe que cela serait pour les universités. Que penserait-on d'une collectivité territoriale qui, au nom de l'efficacité gestionnaire, serait dirigée par son administration tandis que les élus seraient réduits à un simple rôle de conseil consultatif?

A l'occasion de la prochaine élection présidentielle, les universitaires devront rappeler avec force que l'enseignement supérieur et la recherche sont un service public qui réclame le financement de toutes les universités dans leur diversité et qu'à ce titre, leur mise en concurrence, même partielle, qui conduit au surfinancement des unes au détriment des autres, doit cesser. Ils devront réaffirmer avec la même détermination leur primat pour tous les choix qui engagent l'université, notamment en revendiquant que le pouvoir exécutif dans les universités reste de la seule prérogative d'universitaires choisis par les pairs. Ceux des candidats qui l'oublieraient s'exposeraient à en payer le lourd tribut.

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