Humanités numériques

L'informatique transforme en profondeur les humanités, explique Jean-Gabriel Ganascia (UPMC), informaticien et philosophe, spécialiste d'intelligence artificielle et de sciences cognitives. Mais pour autant, histoire, anthropologie ou encore littérature restent des sciences interprétatives.

L'informatique transforme en profondeur les humanités, explique Jean-Gabriel Ganascia (UPMC), informaticien et philosophe, spécialiste d'intelligence artificielle et de sciences cognitives. Mais pour autant, histoire, anthropologie ou encore littérature restent des sciences interprétatives.



Né outre-Atlantique il y a une dizaine d’années, un nouveau champ fait son apparition en France et en français : les « humanités numériques » (Digital Humanities en anglais). Pour preuve, mentionnons la tenue d’une journée d’étude le 25 mars dernier à l’EHESS, toujours à l’EHESS, l’existence d’une vingtaine de séminaires ayant eu ce thème pour mot clef au cours de l’année universitaire 2012-2013, la tenue de « BarCamp » ou plutôt de « ThatCamp » sur ce sujet, la formation de laboratoires d’excellence visant à promouvoir cette thématique (1), la mise en place d’écoles thématiques (2), l’animation d’un réseau européen, le réseau Dariah, auquel la France participe activement…

Comme son nom l’indique, ce domaine transpose dans l’univers numérique les humanités traditionnelles. Précisons que les humanités s’entendent ici au sens anglo-saxon, qui diffère un peu de l’acception française : il ne se limite pas à l’étude de la langue et de la littérature grecques et latines, mais s’étend à toutes les disciplines universitaires qui portent les œuvres humaines comme l’histoire, l’anthropologie, la littérature, l’étude des religions, des langues, des lois etc. Avec les humanités numériques, les disciplines d’érudition, pour anciennes qu’elles soient, bénéficient désormais de l’apport des ordinateurs contemporains : ces derniers bastions de la tradition se modernisent. Pas trop tôt, s’exclameront certains ! Mais, à quoi bon répliqueront d’autres ?

Sans porter de jugement, indiquons ici ce qui est en jeu. D’abord, les sources se numérisent. Qu’il s’agisse de textes, d’images, de sculptures, d’architectures, de musiques, de paroles, de films, tous ces témoignages de l’activité humaine se stockent désormais dans des dispositifs numériques. On peut alors les échanger à loisir, les consulter où que l’on soit, les annoter et partager ses commentaires avec des chercheurs du monde entier. Corrélativement à cette numérisation des sources, des traitements algorithmiques opèrent sur de grandes masses de données. Ceux-ci modifient en profondeur l’activité des érudits.

A titre d’illustration, des explorations systématiques permettent de repérer des réseaux de citations et de réemplois dans les écrits d’une époque, par exemple, entre les revues, les écrits scientifiques et les œuvres littéraires. Cela donne un nouvel essor aux études sur l’intertextualité qui avaient été entreprises dans les années soixante-dix avec les travaux de Julia Kristeva, Roland Barthes, Gérard Genette, Antoine Compagnon et bien d’autres.


De même, la génétique textuelle bénéficie d’outils d’alignement automatique d’états de textes, ce qui permet d’effectuer des comparaisons systématiques et automatiques entre les différentes versions d’œuvres littéraires, afin de reconstituer les étapes de leur élaboration. En archéologie, on reproduit virtuellement des architectures antiques à l’intérieur desquelles on est à même de déambuler. En histoire, on explore systématiquement des bases de données. Dans les sciences du langage, on tire parti d’immenses corpus de textes et de paroles, etc.

Soulignons que l’apport de l’informatique dans le champ des humanités ne réduit pas à une simple commodité. Il les transforme en profondeur. Chacune des disciplines voit ses modes opératoires changer. Au-delà, ce sont les fondements méthodologiques mêmes qui évoluent. Partout, nous avons affaire à ce que Gaston Bachelard appelait une rupture épistémologique. Pour autant, les humanités n’adoptent pas le modèle des sciences de la nature. Elles n’en deviennent pas positives, encore moins objectives ou objectivantes : elles demeurent avant tout des sciences interprétatives. Le renouveau tient à ce que les processus d’interprétation recourent désormais à des procédures informatiques qui opèrent sur de grands corpus numérisés. En somme, loin d’asservir et d’instrumentaliser les humanités, les humanités numériques instrumentent les humanités, pour les enrichir de possibilités nouvelles.

(1) Citons, à titre d’illustration, LabexMed et OBVIL (OBservatoire de la Vie Littéraire).

(2) Mentionnons une formation sur la visualisation de données parrainée par le TGE Adonis du CNRS en septembre prochain.

Jean-Gabriel Ganascia est informaticien et philosophe, spécialiste d'intelligence artificielle et de sciences cognitives, professeur à l’université Pierre et Marie Curie (UPMC) et chercheur au LIP6. Il est aussi directeur adjoint du Labex OBVIL au sein duquel son équipe collabore avec les équipes de littérature de l’université Paris-Sorbonne pour promouvoir le versant littéraire des humanités numériques.

Outre ses articles scientifiques, il a publié « L’âme machine » aux éditions du Seuil (1990), chez Flammarion « L’intelligence artificielle » (1993), « Le petit trésor de l’informatique et des sciences de l’information » (1998) et « 2001, l’odyssée de l’esprit » (1999), aux éditions du Pommier, « Gédéon, ou les aventures extravagantes d’un expérimentateur en chambre » (2002), « Les Sciences Cognitives » (2006) et « Voir et pouvoir : qui nous surveille ? » (2009) et aux éditions du Cavalier Bleu « Idées reçues sur l'intelligence artificielle » (2007).

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