Christine Marcandier
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Billet de blog 1 juin 2009

Des nouvelles de Kora, Tassadit Imache

En 1989 Tassadit Imache publiait Une fille sans histoire. Son dernier roman, Des nouvelles de Kora, est celui d’une femme, Michelle, en quête de son histoire, double, en partie oubliée, en partie cachée, prise dans une « perpétuelle odyssée intérieure »

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart

En 1989 Tassadit Imache publiait Une fille sans histoire. Son dernier roman, Des nouvelles de Kora, est celui d’une femme, Michelle, en quête de son histoire, double, en partie oubliée, en partie cachée, prise dans une « perpétuelle odyssée intérieure » : comment se souvenir, auprès de qui (sa mère ? Robert, l’ami ? Le docteur P. ?), comment trouver écoute et aide ? Comment ne pas laisser le passé peu à peu prendre prise sur le présent, le contaminer, flouter ses contours, sa réalité-même ? Une femme sans histoire, encore, cette fois parce qu’elle en ignore une part, sans histoire parce qu’elle peine à écrire, « sa pensée la fuit sans cesse » :

« Je ne peux pas écrire d’histoire parce que je ne peux pas mentir sans savoir d’abord quelles vérités cacher ! Si ça continue, je vais tomber malade… »

Tassadit Imache livre la destinée d’une femme, dans un roman heurté, qui épouse les bribes d’une mémoire parcellaire, de recherches volontaires, de soudaines remontées du souvenir, d’histoires insérées. Au lecteur, pour une grande part, de relier, construire, inventer sans doute, à partir d’éclats, de moments gris ou vaseux, d’aliénations et de rêves… Michelle est obsédée par un nom, Kora, surgi de son enfance, de son inconscient, comme une part de son passé, d’elle-même, comme une voix si étrangement autre qu’elle en devient familière. Elle tente de percer l’opacité de ce nom, ce « mot personnel, ancien ; Kora », de l’apprivoiser, d’en cerner les résonnances, les échos, elle le cherche dans sa biographie, en interrogeant sa mère, dans la fiction en écrivant une histoire de Kora, La Femme au beurre rance. Kora l’accompagne, comme un double, un écho de ses propres souffrances, de ses errances, de ses interrogations.

Lorsque Michelle est née, ce n’était pas, comme le dit sa mère, « une période historique et sociale marrante ». Un père algérien, qui retourne au pays pendant les Evènements, laissant sa femme et sa fille en France. Une mère qui a toujours préféré « la compagnie des autres à celle de sa famille ». Se bat pour les sans-papiers, « les Saint-Bernard » et contre la volonté de savoir de sa fille :

« Eh bien, dans la vie, il y a des mystères qui doivent rester mystérieux. En réalité, qui tient à savoir le tout du tout ? »

« Vivre, c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge », déclare la mère de Michelle à sa fille. La phrase, citée en épigraphe du premier chapitre, n’est pourtant prononcée qu’à la toute fin du roman (« Vivre – tu verras, ma fille – c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge »), trouvant une signification toute particulière, se donnant comme une clé du récit, énoncée dès son ouverture, reprise et transformée en sa fin…

Michelle cherche. Se souvient. Rêve. Ecrit. Retrouve, par couches épaisses, grises, sédimenteuses, une enfance « pleine de remous et d’obscurités », l’abandon du père, qui ne lui a laissé que son nom, l’abandon plus symbolique de la mère, une enfance marquée par une violence sourde, un chien qui hurle, noyé dans la Seine, le séjour dans une maison tenue par Reine, au milieu d’enfants aussi perdus qu’elle… Une cure dans la « maison de santé particulière » du docteur P., pour amnésiques, où les patients sont tenus de parler à tort et à travers pour que l’on « cherche avec eux dans leur flot de paroles un mot plein d’un reste vrai d’eux-mêmes ».

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Des images, des mots, des odeurs et des goûts s’imposent à Michelle. Tout est « chaos », à l’image de cette cité de Nanterre en chantier où elle habite un temps avec sa mère. Tout est binaire, aussi, comme la double origine de Michelle, comme ses « yeux pers », comme ces deux femmes, que tout oppose dans leurs conceptions de l’existence : oublier pour la mère, aller de l’avant, savoir pour la fille, entrer dans le dédale des mots et des souvenirs. Comment construire une identité, se connaître, se dire quand tout échappe, quand la schizophrénie guette, quand l’adulte et l’enfant ne peuvent se rejoindre, que tout « hurle », que la filiation de la mère et la fille repose sur une ligne brisée ?

Qu’est-ce qu’écrire alors ? Une manière de se perdre dans une identité mi-fictive, mi-réelle, Kora ? Tenter de devenir une quand on est « moitié-moitié » ? Est-ce mentir ou être honnête ? Quand bien même, serait-on honnête, est-ce dans le « précis » ou le « flou » ? Le roman de Tassadit Imache creuse cette question au cœur de toute entreprise romanesque, en fait une interrogation existentielle, identitaire, dans un texte remarquable de maîtrise pour mieux perdre le lecteur, le faire divaguer, perdre ses repères. Entre réalisme et onirisme poétique.

Tassadit Imache, Des nouvelles de Kora, Actes Sud. 132 pages, 16 €.

Prolonger : lire l'interview que Tassadit Imache a accordée au Bookclub

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