Blonde, cheveux tirés en arrière, lunettes. Départ volontaire pour une région dans laquelle elle est sans attaches. Florence Aubenas veut comprendre « la crise » de l'intérieur. Elle garde son identité, ses papiers, sauf la carte de presse, plaidera l'homonymie au besoin, part pour Caen et cherche du travail. Anonyme.

Seul bagage : un bac. Aucune qualification. Six mois de plongée dans un monde paradoxal :

« La crise. On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu'en dire, ni comment en prendre la mesure. On ne savait même pas où porter les yeux. Tout donnait l'impression d'un monde en train de s'écrouler. Et pourtant, autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place, apparemment intouchées. »

 © AFP / Jean-Pierre Muller © AFP / Jean-Pierre Muller
Pour comprendre, trouver les mots justes, il faut vivre ces situations, les éprouver, ne pas se contenter d’observer, d’en rendre compte de l’extérieur. Florence Aubenas s’inscrit au chômage en mars 2009, vit les agences d’intérim, le Pôle Emploi, les forums pour l’emploi, les stages. Les petits boulots. Sans qualification, que faire ? « Vous êtes plutôt le fond de la casserole, madame ». Florence Aubenas est « prête à tout », jour et nuit, dimanches et jours fériés compris. Mais tous les demandeurs d’emploi le sont. Elle accepte les conditions de travail pénibles, les horaires aberrants, tout. Mais tous sont comme elle. Et le travail manque. Aubenas décrit un système : les rouages administratifs idiots, la disparition du « social ». Au Pôle Emploi, on fait « du chiffre », le demandeur d’emploi est un « client », il existe mille et une manière de maquiller les chiffres réels du chômage. Elle-même, sans qualification, plus de 45 ans, célibataire sans enfant est « dans la zone de Haut Risque Statistique ». Traitée parfois avec mépris, parfois avec « une douceur d’infirmière dans un service de soins palliatifs ».

Elle devient agent de nettoyage. C’est l’avenir, paraît-il, pour les gens comme elle, non qualifiés. Un avenir provisoire, secteur en pleine restructuration, « un cycle de formation des métiers de la propreté se met en place, avec un bac spécialisé, peut-être même un troisième cycle. Dans un an ou deux, les entreprises ne prendront plus que des femmes de ménage diplômées »…Précaire, anonyme. Comment pourrait-elle être reconnue ? Victoria le lui dit, « tu verras, quand tu seras femme de ménage tu seras invisible ». Comme Florence Aubenas l’écrit plus loin, on devient un « prolongement de l’aspirateur ».

Elle découvre un monde paradoxal, les solidarités comme les haines. Le quotidien, les promos des supermarchés, on congèle, l’impossibilité financière d’aller chez le médecin, le dentiste. Les chiffres terribles : 8 € pour finir la semaine, 150 € d’allocation, c’est un « parachute doré ». L’orgueil d’un salon pour l’emploi, une annonce « juteuse », « un poste de maçon, en contrat à durée déterminée, pour 10 euros de l’heure ». Les agents de nettoyage qui ont tant de mal à décrocher des CDI : 35 heures, c’est quasi impossible mathématiquement. 20 heures, c’est le maximum humainement supportable quand on passe d’un lieu à nettoyer à un autre, avec le transport, les rallonges horaires non payées, la fatigue, les douleurs musculaires, les conditions de travail, dans les sanitaires, sur le ferry. « Aujourd’hui on ne trouve pas de travail, on trouve "des heures". »

Le ferry. L’enfer. Trois minutes pour nettoyer un cabinet de toilettes, du sol au plafond, wc et douche, changer les savons, les serviettes, le PQ puis la cabine, les draps, trois agents dans une toute petite surface, un ballet infernal. Passer à la suivante. Une heure intensive, à la limite du supportable. Pour un taux horaire que je vous laisse découvrir dans le livre.

Aubenas partage son temps entre le nettoyage des bungalows d’un camping dans la journée, celui de bureaux, tôt le matin, le ferry de Ouistreham, le soir. Elle cherche « des heures », parcourt le département, au volant du « tracteur », une vieille Fiat vert bouteille, moteur Diesel, 1992, à laquelle elle dédie Le quai de Ouistreham. Car il est impossible de travailler sans posséder un véhicule. Un des paradoxes du demandeur d’emploi : pas un rond, pas de qualification, mais il doit pouvoir se déplacer en voiture. Quitte à dormir dedans. Et avoir un téléphone. Situations dramatiquement kafkaïennes, humour noir :

« A l’accueil, un type qui transpire excessivement est en train de protester :

ʺJe sais que je n’ai pas rendez-vous, mais je voudrais juste vous demander de supprimer mon numéro de téléphone sur mon dossier. J’ai peur qu’un employeur se décourage, s’il essaye d’appeler et que ça ne répond pas.

- Pourquoi ? (…)

- Il ne marche plus.

- Qu’est-ce qui ne marche plus ?

- Mon téléphone.

- Pourquoi il ne marche plus ?

- On me l’a coupé pour des raisons économiques.

- Mais vous ne pouvez pas venir comme ça. Il faut un rendez-vous.

- Bon, on va se calmer. Je recommence tout : je voudrais un rendez-vous, s’il vous plaît, madameʺ.

La jeune femme blonde paraît sincèrement ennuyée. ʺJe suis désolée, monsieur, on ne peut plus fixer de rendez-vous en direct. Ce n’est pas de notre faute, ce sont les nouvelles mesures, nous sommes obligés de les appliquer. Essayez de nous comprendre. Désormais, les rendez-vous ne se prennent plus que par téléphone.

- Mais je n’ai plus le téléphoneʺ ».

Ce texte de Florence Aubenas est un coup de poing. Nécessaire. Urgent. Parce qu’il dénonce des réalités que l’on ne mesure sans doute pas toujours. Ou pas comme ça. Parce qu’il est humain, profondément humain, sans démagogie ou sentimentalisme. Parce qu’on se souviendra longtemps de Philippe, Victoria, Françoise, Marilou, ces êtres que Florence croise, dont elle trace des portraits magnifiques. On se souviendra aussi de ces bribes de vie et de désespoir au quotidien, de la force inouïe de certains, de leur désarroi, de leurs peurs, de leurs hontes, de leurs grandeurs. Parce que Florence Aubenas, en grand reporter, traque, souligne les détails signifiants, qu’elle leur donne sens et portée, avec son sens aigu du réel, et, ce faisant, interroge le journalisme, en tant qu’expérience, témoignage, implication, regard. Mais qu’elle est aussi femme dans ces pages. Et écrivain. Ni dans le réalisme, ni dans la fiction, évidemment, dans un entre-deux grave et cynique parfois (les Museau en préambule), drôle, humain. Avec une dose d’autodérision proprement incroyable.

Aubenas, ex-otage, journaliste de renom, a du mal à exceller dans le ménage. Bilan d’un stage de formation, « maniement du balai humide et de la monobrosse : un peu en dessous du niveau attendu » mais « bonne volonté ». Sans cesse revient le « c’est la crise », comme une litanie, à laquelle chacun donne ou cherche un sens, une phrase toute faite aussi, une étiquette creuse, sur laquelle on butte, et qui recouvre tant de situations précaires, difficiles, sur lesquelles Florence Aubenas braque le projecteur de son écriture sensible. Une écriture de la mesure, qui prend la mesure, fait vivre, de l’intérieur, intimement, ce qu’est la crise, dans ses répercussions sociales, humaines, politiques. Un texte qui interroge la perte du politique, justement, du collectif, le rapport aux manifs, aux syndicats, aux plans sociaux. Les zones de non-droit, de petits arrangements avec le code du travail. Elle dit aussi ce qu’est la précarité, une annonce pour des « contrats à durée déterminée de deux jours, deux heures au total » ou cette autre, urgente, pour participer « à une tournée événementielle d’envergure nationale ». Distribuer des échantillons de déodorant dans une rue piétonne. Il faut être jolie, avoir moins de 25 ans. Aubenas, recalée. Tribulations d’une précaire.

Qui arrête au bout de six mois. Elle aurait décroché un CDI. Ne veut piquer le travail de personne. Alors Aubenas rentre, retrouve sa vie d’avant. Puis revient à Caen, écrire ce livre. 300 pages nécessaires, saisissantes. Qui rendent visible ce qu’on tait, ou pire, qu’on ne veut pas savoir. On en oublierait qui écrit, que Florence Aubenas est tout sauf une femme au « cv blanc », à la vie anonyme. La crise a trouvé des mots pour la dire.

« Un autre, derrière lui : ʺla crise, la crise, on entend répéter ça depuis tellement longtemps. Les usines ont déjà fermé. Ils pourraient au moins faire l’effort d’inventer un autre motʺ ».

Florence Aubenas n’a pas inventé un autre mot, mais elle lui a donné un sens. Elle transmet. Donne une épaisseur à l’invisible, à l’intime. On ne lit pas Le quai de Ouistreham, on le vit.


Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Editions de L’Olivier, 273 p., 19 €.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
Lu il l'est. En tête des ventes selon Livres Hebdo. Il faudrait qu'il soit lu, vraiment, pour changer le regard. Lu hier soir une interview passionnante de Aubenas dans les Inrocks, sur son livre, ce qu'il a changé (ou non) pour elle.