Désacraliser la Bible par l’histoire

Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour sacraliser la Bible. En effet, l’incroyant qui se revendique comme tel balaie bien souvent d’un revers de la main l’ouvrage comme étant un objet dans lequel il ne mettra jamais le nez. Cette réaction emportée participe à la sacralisation de la Bible car cela renforce le halo de mystère l’entourant, halo non moins obscurantiste qu’une croyance sans nuance.

Il n’est pas nécessaire d’être croyant pour sacraliser la Bible. En effet, l’incroyant qui se revendique comme tel balaie bien souvent d’un revers de la main l’ouvrage comme étant un objet dans lequel il ne mettra jamais le nez. Cette réaction emportée participe à la sacralisation de la Bible car cela renforce le halo de mystère l’entourant, halo non moins obscurantiste qu’une croyance sans nuance.

À la différence du Coran, la Bible hébraïque, soit l’Ancien Testament, n’est pas un livre mais une bibliothèque au sens antique du terme. Les Grecs racontaient leur histoire depuis des origines mythologiques, les Judéo-samaritains aussi. C’est pourquoi le lecteur contemporain avide de repères historiques ne peut plonger seul dans l’océan d’une littérature ancienne si complexe et si hétérogène. Le travail mené à cet effet par le professeur du Collège de France Thomas Römer est donc tout à fait remarquable de ce point de vue-là. C’est la raison pour laquelle ses cours font salle comble – et même plus –, donnant satisfaction à un public qui souhaite comprendre la complexité de l’histoire en mettant de côté croyance et incroyance.

L’ouvrage dont il est ici question est à même d’opérer cette même entreprise de « vulgarisation » – en fait, de mise à disposition du grand public – des connaissances scientifiques sur l’objet « Bible » car c’est un entretien mené par l’archéologue, journaliste et éditrice Estelle Villeneuve avec le professeur Römer. Le « style oral » de cet ouvrage permet donc au lecteur de comprendre plus aisément des problèmes complexes comme la concurrence de mythes fondateurs (autochtonique et exodique) dans les deux premiers livres bibliques ou la référence à deux divinités distinctes (El et Yahvé, un chef du panthéon et un dieu de l’orage) en ce qui concerne l’émergence du monothéisme. Autant dire que la synthèse des recherches actuelles opérée par Thomas Römer dans ce livre a de quoi surprendre le lecteur qui aurait rangé la Bible dans la catégorie trop simple de la littérature pour croyants. Car les textes bibliques sont avant tout une littérature s’étalant sur presque un millénaire, bien que concentrée sur une période difficile à situer précisément (entre le vie et le ive siècle av. J.-C.), littérature historiographique qu’il s’agit de déconstruire historiquement afin d’en dévoiler les enjeux idéologiques.

Évidemment, le lecteur agnostique et étranger à la culture judéo-chrétienne peut très bien trouver totalement inutile de s’intéresser à des textes si anciens. Pourtant, le mythe de la terre promise autour d’un Moïse plus littéraire qu’historique et celui d’un grand royaume unifié sous David et Salomon – mythe déconstruit par l’archéologue Israel Finkelstein cette dernière décennie – n’ont cessé d’irriguer l’imaginaire idéologique de nations modernes comme les États-Unis ou Israël. On ne peut penser, comme on le faisait au siècle passé, que nos sociétés ne puisent leurs références que dans un passé proche. Le retour du religieux, si souvent évoqué de manière quelque peu prophétique, n’est en fait qu’une présence qui n’a jamais réellement disparu et qui peut être réactivée par des enjeux actuels. Il est donc important, comme le déclare Thomas Römer, de ne pas laisser ces textes aux seules communautés religieuses, ni même à tous ceux qui s’avèreraient prompts à en faire des interprétations très approximatives et totalement anachroniques. Non seulement les textes bibliques restent d’une importance cruciale dans notre présent politique, mais ils font en outre partie de notre patrimoine historique, au-delà donc d’un patrimoine culturel et religieux.

Les éléments autobiographiques contenus dans l’ouvrage montreront également au lecteur comme la mise en contexte historique des textes bibliques est une discipline vivante et sujette à de nombreux débats théoriques. Römer lui-même fut un des fers de lance en Allemagne, puis en Suisse, de la critique de la critique, rompant avec la théorie documentaire finalement trop simple qui a régné pendant un siècle sur ces études jusqu’à il y a peu. Aussi, les résultats actuels auxquels l’auteur fait référence ne sont encore que des connaissances fragiles, susceptibles d’être totalement remises en cause par de nouvelles générations de chercheurs. Comme dans d’autres domaines de la recherche historique, la connaissance postmoderne s’attache surtout à préciser ce qui ne relève pas du savoir plutôt que d’affirmer, à la manière positiviste quelque peu grandiloquente, ce que l’on voudrait croire comme certain. Par exemple, les fouilles archéologiques effectuées sur le site d’un temple samaritain du mont Garizim contraint les chercheurs à reconsidérer l’origine de ces textes comme étant seulement une littérature judéenne, c’est-à-dire juive. L’hypothèse samaritaine d’une co-rédaction de certains livres bibliques n’apparaît plus totalement infondée et apporte encore de la complexité à un champ de recherche déjà très complexe.

Le livre est riche, il pourra donner le tournis au lecteur, mais il est frappé au coin de la rigueur et du questionnement historiques, c’est là tout son intérêt concernant un ensemble de textes que l’on veut toujours, à toute force, sortir de l’histoire dans laquelle il a été conçu.

Thomas Römer, La Bible. Quelles histoires !, Entretien avec Estelle Villeneuve, éditions Bayard et éditions Labor et Fides, Montrouge-Genève, 2014, 288 pages, 19,90 euros.

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