Annie Ernaux : « Je vengerai ma race »

Annie Ernaux, dans Les Années (Gallimard), rend compte du passage du temps de l'après-guerre à aujourd'hui. Comment on s'inscrit dans son époque, comment on est toujours dedans et dehors. C'est un livre majeur et magnifique. Elle répond, pour le Bookclub de Mediapart, à trois questions.

Annie Ernaux, dans Les Années (Gallimard), rend compte du passage du temps de l'après-guerre à aujourd'hui.

Comment on s'inscrit dans son époque, comment on est toujours dedans et dehors. C'est un livre majeur et magnifique. Elle répond, pour le Bookclub de Mediapart, à trois questions.

 

Est-ce qu'il y a eu des lectures des "Années" qui vous étonnée, agacée, dérangée ?

 

Les lectures critiques m'étonnent toujours, surtout les premières, parce qu'elles me font voir ce que j'ai écrit sous un point de vue, avec des mots, que je ne pouvais pas imaginer, prévoir. C'est tout à fait étrange ce passage de la totalité floue du texte que je porte dans ma tête avec l'article qui en parle, le fait exister sous une forme ramassée et surchargée de sens, le transforme en « livre ». En ce qui concerne Les Années j'ai été frappée, plusieurs fois émerveillée, comblée évidemment, par ce travail d'analyse et de recomposition, à chaque fois, personnel, différent, d 'une critique à l'autre.

Mais, bon, j'ai été, pas agacée, découragée plutôt, par le reproche, ça et là, du "manque d'émotion", de "l'absence de sentiment familiaux", de ces marques affectives et sentimentales qui continuent d'être attendues, surveillées, dans l'écriture des femmes. Le critique de Paris-Match y va carrément dans la stigmatisation de la mauvaise mère que je suis : «même ses fils ne lui arrachent pas une phrase tendre.» Ce n'est pas ce qui m'a révoltée le plus dans son article, mais cette comparaison à double, voire triple, cible, fleurant bon Minute : «De même qu'on n'apprend pas à une vieille musulmane à mettre son voile, on n'enseigne pas à une aussi vieille pro comment faire tourner les pages »

 

L'aventure du livre aurait-elle été différente avec la reproduction des photos ?

 

Oui , parce que la lecture du texte en aurait été changée fondamentalement. Il y a une primauté de l'image sur les mots, de l'image réelle sur celle qui se forme dans la tête quand on lit. C'est bien simple, je ne verrai jamais la Thérèse Raquin de Zola sous les traits de Simone Signoret et je comprends Flaubert qui refusait avec énergie tout figuration de Madame Bovary. Je connais, j'éprouve, le pouvoir d'aspiration des photos, leur troublant effet de réel. Et le lecteur aurait fait un va-et-vient entre la photo et la description que j'en donne, dans une sorte de travail de vérification qui l'aurait sorti du texte, du glissement du temps. C'est l'histoire et l'évolution de l'individu Ernaux, consitué alors en personnage, qui se seraient imposées, tout le contraire du projet des Années. Jusqu'ici, aucun lecteur, n'a regretté l'absence de mes photos, plusieurs m'ont dit qu'en lisant, ils "voyaient " les leurs...

 

Qu'est-ce que vous ont apporté, en tant qu'écrivain, les ouvrages de Bourdieu et Ricoeur ?

 

C'est la littérature qui est première en moi – un roman écrit à 22 ans, en 62, refusé – mais j'avais écrit à ce moment là dans mon journal : « (en écrivant) je vengerai ma race », ça voulait dire, le monde d'où je suis issue, les dominés selon Bourdieu. Sauf que ce que j'avais écris, formel et idéaliste, n'avait aucune chance d'atteindre son objectif. Dans la mouvance de 68, la découverte des Héritiers sur fond de mal-être personnel et pédagogique a constitué, exactement, une injonction secrète, à écrire pour, cette fois, plonger dans ma mémoire, écrire la déchirure de l'ascension sociale, la honte, etc. C'est évidement une rencontre immense, déterminante. Par la suite, c'est dans Bourdieu que j'ai fortifié ma conception de l'écriture comme mise à jour du réel, la recherche d'autres formes que le roman. A vrai dire, il m'est impossible, s'agissant de Bourdieu, de séparer ce qui relève de l'écriture et de la vie, de mes engagements.

Tout autre est mon rapport à Ricoeur. Il y a 19 ans, dans la perspective de ce qui deviendra Les Années, j'ai lu les trois tomes de Temps et Récit, juste parus, et peu après Soi-même comme un autre. J'espèrais trouver une réponse à mes problèmes. Cela m'a amusée hier de voir que j'avais mis, en face de la phrase de Ricoeur, « le "on" antithèse absolue de "soi" », un gros point d'interrogation marquant mon désaccord. En lisant Ricoeur, je n'ai pas trouvé de solution à mes interrogations d'écriture, je les ai multipliées, et cela fait partie aussi de la narration de mon livre.

Mais entre la lecture d'oeuvres de philosophie ou de sociologie, et l'entreprise d'écriture, entre les idées et ce qu'il faut appeler la littérature, il y a un gouffre. Je ne sais pas ce qui le fait franchir.

 

 

 

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