Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 615 abonnés

Billet de blog 3 mars 2010

L'heure de pointe

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
© 

L’Heure de pointe est un roman en quatorze lignes. Rien à voir pourtant avec Félix Fénéon. Quatorze, comme les lignes du métro parisien, comme quatorze intrigues saisies sur le vif dans cet espace urbain, littéraire, ce lieu de brassage et de rencontres. « Les stations se succèdent, comme les vers d’un poème absurde, brefs, trop brefs ». « Chaque jour, des mondes se croisent, se mêlent, se séparent, s’ignorent ». Composent des proses incertaines.

Un roman kaléidoscopique, et non quatorze nouvelles, puisque les silhouettes d’un chapitre (appelé Ligne, de 1 à 14 donc) deviennent les personnages principaux d’un autre, puisque les êtres se croisent, se bousculent, se rencontrent ou se séparent au gré des correspondances du métro. Unité de lieu (le métro), unité de temps (l’heure de pointe) composant un tableau labile de nos intimités, une fresque tout autant sociale qu’impressionniste de nos vies comme elles vont. Le métro, espace de l’aventure, de l’inconnu, du nouveau :

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. A quel endroit ? Ici, dans le métro, mais ces questions sont-elles vraiment nécessaires ? Et si nous les laissions à leurs secrets, tous les deux, sans les solliciter davantage ? Et si on tournait simplement la page ? C’est ce que nous faisons d’habitude. Chaque jour, des couples murmurent devant nous, des inconnus nous frôlent, des hommes et des femmes nous croisent sans que nous leur portions attention pour autant. Nous ne nous mêlons pas de leurs affaires. Et pourtant… Avouons-le, nous en mourons d’envie. Nous aimerions savoir d’où ils viennent, tous ces gens, où ils vont, ce qu’il font, quel est leur mystère… » (Ligne 13)

© 

L’heure de pointe s’ouvre sur un reflet, « l’image d’un beau visage qui palpitait sur la vitre au gré des lumières du tunnel », une femme, au port aussi altier et majestueux que le lys qu’elle tient dans ses mains. Un lys, « plante absurde » dans le métro, trop haute, trop ample. Pourquoi ce lys ? La Ligne 1 lance l’énigme, la 8 la révèle, la ligne 14 achève le cycle. Le romanesque naît de l’attente, de la curiosité, de modalisateurs qui questionnent le réel et son sens. Le narrateur tisse des verbes du paraître (elle « avait l’air »), des conditionnels, des phrases interrogatives et des adverbes du doute (« peut-être »), invente, brode et construit le hasard. Il s’en amuse, convoque Balzac, Stendhal, cite même Jacques le Fataliste de Diderot, à la ligne 13, modèle de tout texte excentrique et capricant, le réécrit, comme un hymne au roman, espace du désir, de l’amour, du hasard et parfois de « la morsure glacée du regret ».

© 

C’est un monde qui s’ouvre à nous, les musiciens, les comédiens, les voyageurs, ces êtres que nous croisons au gré de nos habitudes, à rebours de nos envies parfois. Un univers et ses « codes implicites » (ne pas regarder dans les yeux, éviter que les corps se touchent), transgressés, mis à mal. Un espace souterrain qui laisse affleurer le passé, le danger, l’Histoire, les migrations contemporaines. Dominique Simonnet va au-delà des visages fermés, « impassibles, nettoyés de toute émotion apparente, exilés dans leur monde intérieur », il tisse des scènes, « pointe » des moments, élève une « symphonie déconcertante », titre de la Ligne 10. « Ah, on en voit de belles dans le métro aujourd’hui ! » (Ligne 11).

En écho à une femme, à la Ligne 9, « on voit de drôles de choses dans le métro », étonnantes, dramatiques, piquantes.

© 

Des présences s’imposent, des fulgurances, des reflets, des correspondances, et la forme brève de L’heure de pointe célèbre leur beauté paradoxale, celle de « l’éphémère aventure métropolitaine ».

Dominique Simonnet, L’Heure de pointe, Roman en quatorze lignes, Actes Sud, 137 p., 17 €.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet
Journal
Fabien Roussel : le Rouge qui fâche
Le candidat du PCF à la présidentielle a réussi à gagner en notoriété en enfourchant les thématiques de droite. Mais au sein de ses troupes, certains jugent que l’idéal communiste a déserté la campagne.
par Pauline Graulle
Journal
Aux jeunes travailleurs, la patrie peu reconnaissante
Dans la droite ligne de 40 ans de politiques d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, le gouvernement Macron s’est attelé à réduire « le coût du travail » des jeunes à néant. Selon nos invités, Florence Ihaddadene, maîtresse de conférences en sociologie, et Julien Vermignon, membre du Forum français de la jeunesse, cette politique aide davantage les employeurs que les jeunes travailleurs et travailleuses.
par Khedidja Zerouali
Journal
Le socialiste portugais Antonio Costa rêve de majorité absolue
Les législatives anticipées se dérouleront le 30 janvier sur fond d’explosion des cas d’Omicron. L’abstention pourrait grimper. Le premier ministre espère parvenir à gouverner sans l’appui de ses anciens alliés de gauche, mais le pari semble difficile.
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier