Proust, Genet et les «guirlandes»

Nous aimons aujourd’hui une bien autre Recherche du temps perdu que celle qui était lue dans la première moitié du XXe siècle. C’est que son auteur, pris longtemps pour un romancier de droite courant en texte d’une marquise à une duchesse, a fait place dans notre perception à un critique résolu des univers sociaux qu’il représente.

Nous aimons aujourd’hui une bien autre Recherche du temps perdu que celle qui était lue dans la première moitié du XXe siècle. C’est que son auteur, pris longtemps pour un romancier de droite courant en texte d’une marquise à une duchesse, a fait place dans notre perception à un critique résolu des univers sociaux qu’il représente. Mais c’est surtout que Proust a inventé une formule de roman ouverte et mobile, où les personnages incarnent des conceptions concurrentes de l’être au monde et en particulier des pratiques sexuelles.

 


C’est ce Proust tout actuel que retient Didier Éribon dans un essai stimulant traitant de l’auteur de la Recherche mais aussi de Jean Genet. Sous le titre un peu trompeur de Théories de la littérature, Éribon, que nous connaissons par son très beau Retour à Reims comme par son La Société comme verdict , choisit donc de parler des deux romanciers qui, en France au XXe siècle, ont mis en scène des personnages homosexuels avec audace et résolution. Et Didier Éribon fait ce choix à partir d’une conviction aussi forte que pertinente. « Quand il s’agit des questions de genre et de sexualité, écrit-il,  la littérature contient des efforts de théorisation ou, en tout cas, des questionnements bien plus intéressants que les réponses immuables que ressassent les tenants de l’idéologie psychanalytique. » (p. 6)

Partant de là, Éribon introduit l’idée selon laquelle, au sein d’un même roman, il y a facilement rivalité entre un discours dominant et des discours dominés. Si, chez Proust, le “narrateur” a la maîtrise du discours, cela n’empêche pas certains personnages de défendre d’autres points de  vue. S’agissant d’homosexualité, le héros-narrateur (dont il faut rappeler qu’homo il se présente en hétéro dans le récit et aime Albertine) défend mordicus la théorie des « invertis », qui sont des hommes dissimulant une femme sous leur apparence. Mais telle n’est pas la position du baron de Charlus qui se veut viril tout en aimant les hommes virils — et ayant aimé de plus celle qui fut son épouse. Ce n’est pas non plus celle de Saint-Loup qui se convertit tardivement à l’amour masculin tout en ayant des maîtresses. Ainsi s’instaure en texte une instabilité liée à des positions et à des théories en concurrence. Et Éribon de parler de la Recherche comme d’un emboîtement d’incohérences avec cependant la forte permanence d’une norme comme horizon.

Le critique passe ensuite à Jean Genet en notant que ce dernier reprend en somme les choses là où Proust les a laissées mais en introduisant dans le « débat » une variante importante, celle de la classe sociale, puisque des duchesses on est passé aux mauvais garçons. Cette fois, une polarité forte régit les pôles masculin et féminin. Dans un monde qui est celui de la délinquance et de la prison, les aînés — les « durs » — sont mariés avec des jeunots et forment avec eux de vrais couples. Le principe de la structure des âges est cependant perturbé par le vieillissement faisant que les jeunes vieillis deviennent des durs à leur tour. Avec ceci encore que le dominant d’une relation puisse être en même temps le dominé d’une autre. Se forme ainsi imaginairement et de proche en proche une chaîne (une « guirlande » !), qui va de celui qui occupe le statut le plus bas (le « pédé » ou « enculé » complet) à celui qui détient le Pouvoir absolu au sommet de l’échelle.  C’est bien ici que la notion de verdict ou d’assignation à une « place » s’applique dans toute sa force.

L’ouvrage d’Éribon se termine par un remarquable chapitre où l’auteur développe sa propre théorie des rapports entre Loi et déviance ou entre norme et écart à partir de la question sexuelle. Il s’attribue ainsi « un optimisme informé par la sociologie » là où Judith Butler lui reprocha « un pessimisme structuraliste ». L’inspiration bourdieusienne est assez claire dans ce finale, qui postule la force de reproduction de l’ordre social telle que l’on naisse femme (ou homme) quoi qu’en ait dit S. de Beauvoir. Dans ce cadre, est-il une forme de subversion qui permette de sortir d’un système dont la force récupératrice est sans fin ? C’est qu’« il est difficile, écrit encore Éribon, de rompre l’adhésion doxique au monde que chacun de nous ratifie chaque jour, sous la forme d’une participation non réfléchie que nous accordons au monde tel qu’il est. La tâche qui s’impose alors est de comprendre comment s’opère cette magie sociale, qui produit la reproduction. Pourquoi ça marche ? Et comment ? » (p. 95).

Cela n’empêche pas, convient le critique, que, depuis longtemps, certains réussissent à se donner des espaces de rupture et de subversion. Ce qu’illustrent avec éclat maints personnages de Genet de Proust qui s’inventent des formes de « sortie » sans jamais échapper pleinement à l’ordre de la domination. Et ce qui rend fascinants  du fait même Divine ou Charlus.

Didier Éribon, Théories de la littérature. Système du genre et verdicts sexuels, PUF, « Des mots », 112 p., 12 €   

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Sur Retour à Reims, lire ici et là, un article de Mathieu Magnaudeix

Sur La Société comme verdict, lire ici

Et ici, un entretien de Mathieu Magnaudeix avec Didier Éribon

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