Journal de la chute

« Mon grand-père n’aimait pas parler du passé. Ce qui n’a rien d’étonnant, du moins s’agissant de ce qui compte vraiment : le fait qu’il était juif, qu’il ait débarqué au Brésil à bord d’un de ces bateaux où les gens s’entassaient, le bétail pour qui l’histoire semble s’être arrêtée alors qu’il avaient vingt ans, ou trente, ou quarante, peu importe, et ne reste plus ensuite qu’une sorte de souvenir qui va et vient et peut devenir une prison pire encore que celle par où tu es passé ».

« Mon grand-père n’aimait pas parler du passé. Ce qui n’a rien d’étonnant, du moins s’agissant de ce qui compte vraiment : le fait qu’il était juif, qu’il ait débarqué au Brésil à bord d’un de ces bateaux où les gens s’entassaient, le bétail pour qui l’histoire semble s’être arrêtée alors qu’il avaient vingt ans, ou trente, ou quarante, peu importe, et ne reste plus ensuite qu’une sorte de souvenir qui va et vient et peut devenir une prison pire encore que celle par où tu es passé ».

C’est sur ces mots terribles que s’ouvre le Journal de la chute de Michel Laub, une béance de la mémoire, l’indicible d’une histoire familiale qui a croisé l’Histoire collective. Sur cette faille et cette énigme se bâtit son Journal, autour du mot « Auschwitz » : comment, sans dire « Auschwitz », parler de son grand-père, de son père « et par conséquent de moi ? »

 Le livre interroge des questions identitaires, la notion de transmission, ce qui façonne nos héritages : du père, la couleur des yeux (« marron, tirant sur le jaune les jours de grande lumière »), l’amour de la lecture, des plats préférés — mais aussi ce « grand secret », « ce qui d’une certaine façon a toujours défini ce que je suis, et qui d’une certaine façon également ne peut s’expliquer que par un concept — une vérité, un mensonge, ou les deux à la fois, tout dépend de comment tu réagis à une scène comme celle de mon grand-père effondré sur son secrétaire ».

Le titre de ce livre, Journal de la chute, cache des pluriels : plusieurs chutes, plusieurs journaux, aussi. Le grand-père annotait des carnets, le père a tenté de lutter contre son Alzheimer en tenant un journal. Mais aucun de ces carnets ne semble à même de cerner l’origine, de dire ce qui a été si longtemps tu, de trouver une logique. L’écriture est seulement capable (mais n’est-ce pas l’essentiel ?) de dire des fragments, sans ordre artificiel, de sonder « deux ou trois choses que je sais », de rassembler ces chutes (ces lambeaux, mots épars) — ce qui ne sera jamais su, seulement perçu, aperçu.

Au fondement de tout, la conscience de « l’inviabilité de l’expérience humaine », un néologisme seul à même de définir ce rapport à une filiation d’autant plus forte qu’elle s’est construite sur un silence. Michel Laub ne recule devant rien et confesse tout, ironise sur la part presque éculée de son histoire personnelle : l’alcoolisme, ses histoires d’amour compliquées, les camps dont parlent tant de livres (et Primo Levi, origine d’un silence), de films, de témoignages, et ce thème rebattu « d’un fils face à son père qui va mourir ». L’intime et le singulier rejoignent, là encore, l’universel : la banalité, le commun exacerbent l’insoutenable.

Tout est chute et tentative de renaissance dans ce Journal aussi fragmenté que la mémoire, dans ce livre qui dit des chutes concrètes (celle de João) comme figurées ou narratives. La chute est récit — rupture et initiation — et Michel Laub se confronte à ce qui « sombre », ce que l’on tait et nous construit pourtant en nous rongeant. Le texte revient en boucle sur des scènes fondatrices (une nuit dans un parc, la chute de João, la mort du grand-père dans son bureau, une année au collège) et « ce mot », « Auschwitz ». Dire moins pour comprendre que pour ne pas sombrer, et, si possible, refaire surface. Rendu par une traduction au cordeau de Dominique Nedellec, Journal de la chute est un texte d’une puissance inouïe, d’une violence sourde, d’une ironie dévastatrice. De ces livres dont l’évidence et la nécessité vous frappent et vous accompagnent à jamais — dont la lecture est pleinement expérience.

 

Michel Laub, Journal de la chute, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nedellec, Buchet-Chastel, 193 p., 18 € (12 € 99 en édition numérique)

Lire les premières pages

Michel Laub a été classé par Granta dans la liste des 20 écrivains brésiliens importants de moins de 40 ans (la prestigieuse et fameuse liste des Under 40 de la revue Granta, une référence). Il est né en 1973 à Porto Alegre. Journal de la chute est son cinquième roman, le premier traduit en français.

Le blog de Michel Laub (en portugais)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.