L’absence d’oiseaux d’eau

Marguerite Duras, dans La Musica deuxième, l’énonçait : «Ecrire, aimer, cela se vit dans le même inconnu, dans le même défi de la connaissance mise au désespoir».

Marguerite Duras, dans La Musica deuxième, l’énonçait : «Ecrire, aimer, cela se vit dans le même inconnu, dans le même défi de la connaissance mise au désespoir».

Ainsi pourrait également se dire L’Absence d’oiseaux d’eau, roman épistolaire né de la rencontre de deux écrivains, un homme et une femme qui se cherchent, s’écrivent, œuvre de fiction qui croise la vie. L’amour s’invente, se dit et se construit, devient un sentiment réel, une passion, un désir, un (dé)lire.

 

L’écriture pour « faire corps » avec l’autre. Un « rêve chronique », une liaison qui n’est « ni géographique ni conjugale ». Echange de mails, de lettres, lecture et écriture de l’autre, rencontre, retour à l’écrit. Une « mainmise ». Dire toujours, exposer. Raconter. Mettre au défi la connaissance, de l’amour, de l’autre, de l’écriture.

 

Tout s’énonce dès la Note liminaire, comme on donnerait le la :

« Ce roman était à l’origine un échange de lettres avec un autre écrivain. Nous nous l’étions représenté comme une œuvre de fiction que nous construisions chaque jour, à deux, et dans laquelle nous inventions que nous nous aimions. Nous ne savions pas jusqu’où le pouvoir du roman nous amènerait. Nous ne connaissions pas la fin de l’histoire.

Il est sorti de ma vie brusquement, abandonnant ce texte en cours d’écriture.

En partant, il a repris ses lettres.

Il y a donc des vides, des ellipses dans ce roman, dans lesquels il faut imaginer ces lettres, qu’il publiera peut-être un jour, une autre fois, ailleurs, séparément ».

 

L’absence d’oiseaux d’eau est ce roman par lettres à quatre mains entre deux romanciers, et pourtant à une seule voix, féminine, l’autre se donnant à entendre dans les blancs, les manques, entre les lignes. Emmanuelle Pagano saisit l’amour qui naît, se développe et se meurt, mais l’aventure du livre n’est pas là, puisque tout est dit d’entrée, que la fin est donnée dès le seuil.

 

Tout est ailleurs : l’écriture a-t-elle le pouvoir de provoquer l’amour, de le faire naître comme de l’exaspérer (dans l’intensité comme dans la colère), de le rendre caduc ?

 

La passion naît d’un peut-être, de l’infini d’un possible, créé, vécu, achevé :

« Peut-être, oui. Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. (…) J’écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J’écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme je l’écris, comme je la veux, parce que tu l’écris aussi, je t’embrasse ».

 

« Je t’embrasse », leitmotiv, mantra des premiers échanges. Embrasser pour contenir, tenter de cerner, créer un espace, de passage, de désir, d’attente. Une mémoire du présent. Quand tout sera achevé, hors ces mots. Rendre impossible l’oubli. « D’écrire tout ça, je me le remémore, j’ai à nouveau du désir, et le désir, c’est au présent ». Le livre sera « recueil ».

 

« Le papier cousu des lettres est plus résistant que la peau, que la chair, que les muscles, ce qu’on construit ensemble est fait de mots, le texte, le tissu en est inaltérable puisque les phrases publiées seront indélébiles ».

 

L’absence d’oiseaux d’eau travaille sur un archétype : les histoires d’amour finissent mal. Et il réinvente cette langue du désir d’être autre, avec, comme de l’impossibilité de redevenir soi, sans.

 

L’homme aimé est un être réel comme un personnage ­– il devient « celui à qui j’écris, et celui que j’écris » ­–, il est tous les hommes, et aucun, un au-delà, une altérité absolue :

« Je ne sais pas, tu n’es pas comme les autres personnages, tu n’es pas comme les autres écrivains, tu n’es pas comme les autres hommes. Je ne sais pas comment tu es, mais tu n’es pas comme eux.

(…)

Et puis tu es tout ce que je ne sais pas que tu es. Tu es celui que je ne connais pas, mais dont je sais des choses que personne ne sait. Tu es celui que je connais. Si mal, pas assez. Tu es celui que je voudrais connaître.

Je t’embrasse ».

 

Il est celui qui s’impose, recrée, dans une attraction physique (le désir), imaginaire (les rêves, les fantasmes, la fiction), stylistique (il change ses mots, sa manière d’écrire, son rythme, ses sujets).

Saul Leiter Saul Leiter
Elle est la femme, elle dicte, impose et implose, « autorité du désir », auteur.

 

Son roman est une déflagration : il fait éclater les codes du texte amoureux, inversant les attributs traditionnels – la femme est terre, l’homme est rivière –, trouvant une densité sensuelle, charnelle, sexuelle proprement hallucinante pour dire les corps, les désirs, la peau, les liquides de l’amour (la sueur, le sperme). Si l’amour est jeu, ce n’est pas seulement dans sa dimension ludique, dans sa construction, c’est parce qu’il est latence et risque, expérience « borderline » : « parfois je me demande comment arriver à maintenir cet espace, ce jeu, entre les lettres et nous. Il y a du jeu, cela ne s’ajuste pas parfaitement ».

Au cœur de l’histoire comme de l’écriture, dans la naissance de l’amour comme du livre, dans le processus de l’écriture comme de la lecture : la frustration.

 

Qui est cet homme ? il échappe, liquide, labile. La femme dit répéter son prénom, sans jamais le donner, elle sème des indices de son identité – il a écrit un roman dont un archipel est le personnage –, elle efface la ville dans laquelle il vit et le lecteur se prend à chercher : qui est-ce ? Aucune importance, bien sûr, mais Emmanuelle Pagano crée ainsi un vide, une absence, une attente, un espace du désir, les rend sensibles, prégnants, elle impose au lecteur « cet air cru et dense du désir ».

 

Du projet littéraire à la vie, du fantasme à sa réalité, des liaisons épistolaires à la liaison, du biaiser aux baisers, de la plénitude à la bascule dans l’irréel du désamour, Emmanuelle Pagano dit tout, dans et entre les lignes. Parfois sensuelles, parfois crues, dans une langue qui transporte et séduit, happe, emporte, dans un roman érotique, organique, séminal.

 

« Aucune fausse pudeur. J’aime notre histoire ».

 

Il est l’homme-rivière, elle est la femme-lit. Il est son ailleurs, son impossible, son engagement, son risque.

« Je ne veux pas écrire avec une fleur dans les cheveux, je voudrais écrire comme on mord dans la viande, avec des dents et de la faim, avec du sang et du désir ».

Saul Leiter Saul Leiter

 

Emmanuelle Pagano joue de l’interdit : parce que l’homme est son amant (elle a mari, enfants, une machine à laver qui tourne), parce qu’elle dira tout, jusqu’à l'embryon jeté dans la rivière, parce que l’histoire ne lui appartient pas totalement :

 

« Non, c’est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S’il avait fallu se taire, je n’aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j’ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n’est que dans l’assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c’est tout.

Personne ne peut nous interdire d’écrire, personne, pas même nous ».

« Il faudrait toujours n’écrire qu’avec l’interdit, ce qui est dit entre les choses, les mots, les lignes, dans le blanc, les espaces ».

 

L’Absence d’oiseaux d’eau a la puissance d’emportement – sensuelle comme stylistique – des Lettres d’une religieuse portugaise, la part de risque et de ruse des Liaisons dangereuses, le flou autofictionnel d’Appelez-moi par mon prénom. La prose, dense et troublante, d’Emmanuelle Pagano saisit un « maintenant »« maintenant c’est ce temps actuel de l’attente et le participe présent de maintenir » ­– et un « aimant », l’amour, l’attirance magnétique. Langue éternelle de l’amour, elle est aussi celle de la modernité, à l’heure des mails et des web-cam qui exaspèrent la présence / absence, elle crée un monde, un univers profondément intime, célébrant la puissance du verbe :

« Je sais comment je te tiens, par les mots et par le sexe ».

CM

Emmanuelle Pagano, L’Absence d’oiseaux d’eau, POL, 297 p., 18 €.

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