Revivre la bataille

Revivre la bataille est un roman né de rencontres. Celle de la narratrice avec Rose Cardenal, celle de Rose avec Vito Stern, celle de Vito avec une banlieue banale et poétique. Un roman né de fascinations qui se transmettent, se diffusent. Jusqu’à envoûter le lecteur, pris par des personnages magnétiques, des lieux d’une « exemplaire banalité », d’une violence froide, un secret qui se déplie, se déploie, hypnotise passé comme avenir, colore le présent, se joue des repères.

Revivre la bataille est un roman né de rencontres. Celle de la narratrice avec Rose Cardenal, celle de Rose avec Vito Stern, celle de Vito avec une banlieue banale et poétique. Un roman né de fascinations qui se transmettent, se diffusent. Jusqu’à envoûter le lecteur, pris par des personnages magnétiques, des lieux d’une « exemplaire banalité », d’une violence froide, un secret qui se déplie, se déploie, hypnotise passé comme avenir, colore le présent, se joue des repères.

Le roman est dans ce flou lui aussi, ni tout à fait roman policier, ni roman sentimental, ni roman d’une ville, ni d’une époque, mais tout cela à la fois, bien plus encore. Foisonnant, inclassable, déstabilisant. Un roman des regards, croisés, échangés, filmés, photographiés. Voir pour donner à voir, percevoir, restituer l’invisible, tout entier placé sous le signe d’une phrase de Godard, citée en exergue du récit : « Ô doux miracle de pouvoir regarder ce que nos yeux ne voient pas ».

Tout semble naître de la rencontre de l’auteur avec Rose Cardenal, dans une fête. « Un regard m’avait suffi pour être attirée par Rose, dont je connaissais les photos mais que je n’avais jamais vue ». Rose commence à se raconter, avant de donner l’histoire « déjà écrite » à Juliette Kahane. La fiction du manuscrit offert ancre le récit dans le réel, l’histoire (les années 70 et les grandes grèves ouvrières, l’Algérie, Prague, les révoltes plus récentes des banlieues). Le récit de Rose est d’abord autobiographique. La photographe évoque sa jeunesse à Troyes, sa rencontre avec Vito Stern, alors qu’elle vient d’avoir dix-huit ans, le départ pour Paris pour suivre le cinéaste, leur passion. La jeune ouvrière change totalement d’univers. Elle troque Cartland pour Duras, devient photographe, perd l’enfant qu’elle porte, finit par se séparer de son mentor. Lorsque le récit débute, Vito Stern a disparu depuis neuf jours. Il a été vu pour la dernière fois au « Fond des forêts », une lointaine banlieue banale et froide, dure. Il y tournait un film. Une « intense et toxique curiosité » submerge Rose, elle veut comprendre, retrouver l’homme disparu. Elle s’installe dans le studio de Stern, interroge les voisins, visionne les rushes, fouille, observe les vidéogrammes. Le roman se construit sur ce puzzle, ces fragments qui peu à peu se reconstituent, s’emboîtent et dévoilent des pans entiers du passé de Stern comme de Rose, qu’elle croyait ou voulait enfouis.

Revivre la bataille avance par bribes, détails, dans une attention extrême portée aux regards, aux objets. Rose découvre et associe, en « voyeuse », décalée, dans un rapport ironique aux êtres et au monde. L’inspecteur chargé de l’enquête lui semble prononcer des phrases de « télépolar », elle guette les moindres signes de sa propre émotivité, qu’elle nomme sa « phase maniaco-sentimentale », rapporte ses souvenirs à des films, des scènes, des titres. Et la vérité se fait jour peu à peu, Rose se laisse parfois submerger à son corps défendant, sans l’écran du second degré. Elle croit enquêter sur Vito Stern, c’est elle-même qu’elle découvre, voit apparaître, son rapport à son propre passé qui se trouve modifié.

Revivre la bataille est un grand roman de l’identité, masquée, retrouvée. De l’amour vécu « à contre-jour » qui soudain apparaît en pleine lumière. Du passé enfin accepté pour se tourner vers le futur. Juliette Kahane s’attache, sans sentimentalité, à la densité du quotidien, du réel, du social. Vito et Rose, dans leurs films et photographies, donnent à voir ce qui échappe au regard. En oubliant de se regarder eux-mêmes. C’est ce regard sur leur part invisible que leur impose le roman, comme art de la mémoire, des mémoires, croisées. Le récit, fait d’ellipses, de manques, de non-dits soudain révélés, surprend par sa densité, sa matité sous l’apparente légèreté. C’est en effleurant que Juliette Kahane marque, profondément. Elle écrit comme filme Vito ; des « séquences au tempo instable, mêlant, superposant des images et des sons de diverses provenances, procédant par coq-à-l’âne, emballements, ralentis, répétitions, rafales d’images »… Les identités des personnages se (dé)construisent par projections, fantasmes, identifications, inversion des rôles. En un « dispositif en abyme » qui, révélé, éclaire le titre et lui donne sa pleine signification. Revivre après la bataille. Fascinant.


Juliette Kahane, Revivre la bataille, Editions de l’Olivier, 235 p., 18 €

Prolonger : interview de Juliette Kahane pour le Bookclub, à propos de son roman.

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