Sale temps pour les braves

340 pages de beauté pure et dense, de fiction en prise avec le réel le plus rugueux, d’une prose expressionniste qui joue en virtuose de l’ellipse et de la couleur, d’un rythme fou, accélérations, ralentis : Sale temps pour les braves est l’un des très grands romans américains que l’actualité littéraire nous offre. Un chef d’œuvre, publié aux USA en 1966, signé Don Carpenter, écrivain proche de Brautigan.

340 pages de beauté pure et dense, de fiction en prise avec le réel le plus rugueux, d’une prose expressionniste qui joue en virtuose de l’ellipse et de la couleur, d’un rythme fou, accélérations, ralentis : Sale temps pour les braves est l’un des très grands romans américains que l’actualité littéraire nous offre. Un chef d’œuvre, publié aux USA en 1966, signé Don Carpenter, écrivain proche de Brautigan.

L’auteur — qui s’est suicidé en 1995 — a peu à peu sombré dans cet oubli qui ne résiste jamais longtemps au génie littéraire : Hard Rain Falling est réédité en 2010 par la New York Review of Books, salué par Richard Price, George Pelecanos ou Jonathan Lethem et encensé par la critique américaine. Sale temps pour les braves a paru, fin mars, dans une traduction de Céline Leroy, aux éditions Cambourakis.

Sale temps pour les braves est de ces livres, rares, qui donneraient envie de simplement écrire : entrez dans une librairie, ouvrez-le, lisez le Prologue, vous repartirez avec le roman pour le dévorer chez vous. Le Prologue ou 8 pages comme un coup de poing dans le plexus. En 8 pages, Don Carpenter impose un récit, fait ressentir, quasi physiquement cette « Dépression » qui « sévissait depuis déjà deux ans dans ce coin de l’est de l’Oregon », fait disparaître trois personnages et installe un « peut-être », en anaphore, qui est l’essence de tout roman, plus encore de celui-ci : « peut-être que ce qu’il voulait, c’était la liberté ». Ce « il » désigne Harmon Wilder qui a quitté Oakland pour le Far West, devenir cow-boy, vendre ses muscles au plus offrant. Il arrive à moto dans Walnut Street (et dans le roman), derrière lui une femme, Annemarie Levitt. Les amants terribles se séparent, leur enfant est abandonné. En 8 pages, 1929-1936. En 8 pages, deux vies fauchées, Harmon 26 ans, Annemarie 24. Et cet enfant, quelque part, en attente de son histoire.

Le roman de Jack Levitt, leur fils, peut commencer. Le personnage est ouvert à tous les possibles : il a 17 ans, vient de fuguer de l’orphelinat, il est officiellement recherché, intimement abandonné, « il avait des désirs et personne ne tomberait du ciel pour venir les satisfaire ». Il est singulier, « n’ayant jamais connu ses parents, il ne s’attendait pas à ce que l’avenir soit une répétition d’un passé qu’il ne pouvait pas se représenter ». Il est la fiction : à lui d’inventer sa vie, de la modeler, de tenter d’incarner le rêve américain de la liberté, jusque dans son mode de pensée puisqu’il entre « dans cette catégorie étrange et contradictoire de l’optimiste cynique ». Mais la société est implacable : Jack va de déboires en déboires — délinquance, maison de correction —, de tentation en tentation, du sandwich au whisky, des filles à l’homosexualité. Boxeur raté, loser, toujours cette chienne de vie et ce sale temps pour les braves.

Jack, comme Denny ou Billy, est un déclassé. Il n’a rien et veut tout. Un homme normal, humain, trop humain, qui incarne une génération perdue mais combattive. Jack n’a de cesse de s’évader, de prendre la route. Qui pourra représenter ce salut ? Billy ? Sally qui elle aussi « cherche une place où elle pourrait de nouveau être essentielle » ? Est-il même possible d’envisager une échappatoire quand on est né du mauvais côté de la barrière sociale ?

La vie est une partie de billard américain ou un grand Huit, « comme si le temps l’avait englouti dans de noires mâchoires ». Le roman de Don Carpenter le démontre magistralement dans son rythme incroyable, âpre, cru, son empathie pour une humanité qui refuse sa déchéance annoncée, son absence de pathos ou d’« auto-apitoiement ». Sa liberté narrative à l'image de celle que recherche Jack dans sa propre existence. Et il faut souligner l’exceptionnelle traduction de Céline Leroy qui épouse la langue originale, rend ses saillies et ses ellipses, ses colères, ses emportements, suit ce kid, cet enfant de l’Amérique dans ses tangentes, son ras-le-bol du « néant », sa volonté d’avoir « sa part de plénitude ». Dans ce parcours, Jack découvre les livres. Sa vie lui a « permis de mieux comprendre certaines des œuvres de littérature qu’il lisait à présent avec grande attention parce qu’il avait vu et ressenti certaines choses que ces auteurs décrivaient ». Sale temps pour les braves est de ces livres, noirs et paradoxalement lumineux, majeurs, indispensables.

Don Carpenter, Sale temps pour les braves, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, 336 p., 22 € 50

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