Les chiens noirs de la prose : Ceux qui n’en mènent pas large (J.-P. Martinet)

Ecrire comme on balance un uppercut, ou comme d’autres, avant lui (V. Hugo), ont lâché les chiens noirs de la prose ; sans fioritures, sans recul, de manière brutale ; Jean-Pierre Martinet porte bien son nom. Comme Marie Beretta, personnage si présent à force d’être absent de ce court roman, explosif : un « beau nom de femme. Un beau nom de flingue aussi ».

Ecrire comme on balance un uppercut, ou comme d’autres, avant lui (V. Hugo), ont lâché les chiens noirs de la prose ; sans fioritures, sans recul, de manière brutale ; Jean-Pierre Martinet porte bien son nom. Comme Marie Beretta, personnage si présent à force d’être absent de ce court roman, explosif : un « beau nom de femme. Un beau nom de flingue aussi ».

On ne sort pas indemne de la lecture de ce récit, d’une noirceur qui n’a d’égal que son cynisme, angoissant, d’une épaisseur de poisse. On reste comme « Stan Laurel lorsqu’il va se mettre à fondre en sanglots et que l’on est déjà écroulé de rire ».

Ceux qui n’en mènent pas large débute comme un pied de nez ironique, une grimace grotesque plutôt ou un coup de poing lancé à la trop connue première phrase de Camus : « Maman regardait le ciel mais, de là-haut, personne ne le regardait, lui, Maman, il le sentait bien ». Le récit se poursuit le long d’une froide et humide soirée de novembre, à Paris, en une errance qui prend bien vite la forme d’un cercle vicieux, d’un film de seconde zone ou d’une salle de théâtre désertée, mettant en scène « des naufragés de l’existence qui appelaient au secours mais que personne n’entendait ».

97684880martinet-jpg.jpg

Georges Maman, acteur à la dérive, alcoolique, paumé, écrase des œufs durs dans un café. Sans les manger. Il déteste les œufs. De même qu’il conchie les Bobo Loyer™ de tout poil, ces « maniaques des droits de l’homme, assoiffés de l’amour universel, intoxiqués de la grande fraternité ». Ou les alpinistes. Car Maman ne s’élève pas, il est plutôt du genre « K.-O assis », lui, ce qui est « certainement plus humiliant ». Pas même foutu de bander quand on lui propose un rôle dans un film porno.

Ceux qui n’en mènent pas large met en scène un « foutu monde, monde foutu », en huis clos, autour de deux personnages principaux, Maman, qui se rêverait le « genre de type qu’on croise dans les westerns », calme et dur, et Dagonard, sorte de Oliver Hardy qui ne s’énerve que lorsque l’on ne veut pas reconnaître sa ressemblance sidérante avec… Montgomery Clift. Juste quelques heures pendant lesquelles un ascenseur disparaît, un réveil se retrouve dans une baignoire, un poster de Lauren Bacall se retrouve soudainement punaisé au mur d’une chambre. Un concentré de vie morne, une vie « regardée de trop près », un roman impossible, celui de la banalité souffrante. Comme le souligne ironiquement Martinet, « même un génie de l’écriture, un Chandler, un Mac Coy, aurait baissé les bras ». Impossible au cinéma également : « il manquait juste Howard Hawks pour les diriger. Mais il n’était pas libre en ce moment. Ni John Ford. Henry Hathaway aurait pu faire l’affaire mais, manque de pot, lui aussi était indisponible. Raoul Walsh était injoignable. Jacques Tourneur aux abonnés absents ».

Le roman ou le film d’atrocités sans grandeur, de ces petites souffrances quotidiennes qui plombent l’existence, la rendent poisseuse. Ainsi le pseudo cancer de Dagonard auquel Maman a donné le nom de Yasujiro à force d’en parler « Dagonard avait fini par y croire. C’était son meilleur ami, finalement. Avec lui, il ne serait jamais seul. Peut-être même un jour, avec un peu de chance, arriverait-il à donner naissance à un vrai cancer » - les mesquineries, les hypocrisies d’un monde qui n’est qu’une salle de cinéma vide, ou cette libération soudaine parce qu’on peut enfin pisser après s’être enfilé quatre demis et avoir poireauté des heures devant des toilettes fermées de l’intérieur : « rien de tel que ces petits plaisirs négatifs, où l’on passe juste de la souffrance à l’absence de souffrance, pour vous redonner un bref instant le goût de vivre. Pas la joie, mais le goût ». Le tout narré dans une langue verte, brute, sans gant.

Au-delà des personnages, le lecteur est celui qui n’en mène pas large, tour à tour inquiet, amusé, dégoûté. Martinet est un écrivain de la nausée, celle de ses personnages, celle qu’il provoque en nous. Il nous mène en bateau, s’amuse de notre attente : quel est ce mystérieux objet caché dans le Frigidaire de Maman ? un objet qui est, comme l’image dans le tapis de James, la clé du cynisme de son auteur, ou comme le poster de Bacall au regard « ironique », « impossible de savoir s’il était sublime ou tragiquement vide ».

Qualifier Ceux qui n’en mènent pas large de roman lugubre serait un euphémisme. Mais c’est aussi, étrangement, un roman ludique, qui se joue de nous, de nos attentes, de nos certitudes, un roman de la dérive. Magistral.


Jean-Pierre Martinet, Ceux qui n’en mènent pas large, suivi de Au fond de la cour à droite, Le Dilettante, 128 p., 15 euros. Parution le 15 octobre 2008.

Jean-Pierre Martinet, né en 1944, avait lui-même rédigé sa notice nécrologique pour le Dictionnaire de littérature contemporaine de Jérôme Garcin (1988). Il se disait « laissé pour compte ». Dédaigné de la critique. Il signait une épitaphe lapidaire : « parti de rien, Martinet a accompli une trajectoire exemplaire : il n’est arrivé nulle part ». Il meurt en 1993. La rentrée littéraire 2008 voit la réédition simultanée de plusieurs de ses textes. Espérons qu’il n’en soit pas un des grands oubliés.

Du même auteur, à paraître :

Jérôme, Finitude, 10 octobre 2008

L’Ombre des forêts, La Table Ronde, « La petite Vermillon », 16 octobre 2008.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.