Christine Marcandier
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Billet de blog 4 déc. 2012

Promenades avec les hommes, «une espèce à part»

En 1980, à New York, Jane rencontre Neil, professeur et écrivain, plus âgé qu’elle qui lui promet de changer sa vie et de tout lui dire « absolument tout » sur les hommes, cette « espèce à part ».

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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En 1980, à New York, Jane rencontre Neil, professeur et écrivain, plus âgé qu’elle qui lui promet de changer sa vie et de tout lui dire « absolument tout » sur les hommes, cette « espèce à part ».

En échange, il lui demande de ne rien révéler de qui il est et de leur relation. Jane quitte le Vermont et Ben, son petit ami musicien. « Ainsi commença mon apprentissage ». Neil lui apprend à s’habiller avec goût, à parler avec élégance, à se comporter. La jeune femme se laisse faire, s’engage, devient réalisatrice et « spectatrice ». Et raconte leur relation dans un désordre savamment hétéroclite, en soulignant certains termes, manière de garder une indépendance face à ce récit dont Neil se voudrait le seul narrateur : « Les italiques procurent un avantage extraordinaire : on voit tout de suite que les mots se bousculent. Quand quelque chose est penché, l’ironie n’est jamais très loin ».

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L’histoire de Jane et Neil commence par une interview, que la jeune femme, tout juste diplômée d’Harvard, donne au New York Times. C’est Neil qui recueille ses propos désabusés sur l’enseignement dit supérieur, le désenchantement d’une génération. Ils se revoient, « échoués comme des millions d’autres sur l’île de Manhattan, deux êtres égotistes s’étaient trouvés », incarnant l’Amérique de Jimmy Carter, « perturbée », les espoirs nés des seventies « enrayés ». Neil incarne tout ce que Jane pensait détester, « un professeur au ton professoral » qui « écrit pour la presse traditionnelle. Mais je suis tombée amoureuse ». Le « pas mon genre » proustien, puissant moteur de la cristallisation amoureuse.

« Il suffit de réfléchir une seconde pour deviner ce qui s’est passé ensuite » : le texte d’Ann Beattie est d’une brièveté qui s’accorde avec sa densité. A peine plus d’une centaine de pages, faites d’ellipses, de jeux avec les codes romanesques (apprentissage, éducation sentimentale), de bribes d’une époque et d’une ville qui entrent en échos avec ce récit d’un « je t’aime moi non plus » qui tourne à la remise en question : qu’est-ce que l’engagement ? Qu’est-ce que « se tromper » ? Qu’est-ce que le couple quand ce qui le fonde est l’impossibilité, quand la promesse de tout donner cache mensonges et fuite, quand ce qu’il en reste n’est que culpabilité et remords ? Est-ce « que tous les hommes qu’on aime finissent par se ressembler » ?

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Le récit suit les étapes d’une relation, contrariée, petits arrangements avec la vérité et retours, Jane cite Neil, aphorismes, assertions doctes, épigrammes… et ironise sur ces « clichés » qui « sont bien souvent le lot de vaniteux ». Dans ces litanies de Neil, des perles : « quand tu es déprimée, regarde les sauts photographiés par Halsman, surtout celui de la duchesse de Windsor ».

 « Les marins apprennent à fixer l’horizon pour éviter le mal de mer. Si vous êtes enclavé à New York, fixez le bord du trottoir le plus éloigné qui, d’une certaine manière, est la ligne d’horizon ». Tout serait donc affaire de perspective et d’angle. De volonté de s’extraire d’un contexte pervers et toujours elliptique. Neil apprend à Jane à « méditer sur le monde » comme si elle le contemplait « du point de vue d’un personnage dans un tableau de Hopper. Peut-être le colley ».

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Mais il fait aussi d’elle « un être à part », « à présent je suis isolée, sauf avec toi » : Rien n’est vraiment dit dans ce récit étrange et acide mais suggéré, saisi, donné à entendre entre les lignes et les coutures volontairement défaites du texte : Promenades avec les hommes sonde la manipulation amoureuse et intellectuelle, où celui qui mène le bal n’est jamais vraiment celui qui pense donner le tempo.

Ann Beattie, Promenades avec les hommes (Walks with men), traduit de l’anglais (USA) par Anne Rabinovitch, éd. Christian Bourgois, 109 p., 15 €

Et les toutes premières pages, sur le site de l'éditeur, à lire ici

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