Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 617 abonnés

Billet de blog 5 mars 2013

Anne Savelli, Décor Lafayette

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
© 

« La logique est autre ». Les pages finales présentant le projet général dans lequel s’inscrit Décor Lafayette d’Anne Savelli l'illustrent : premier livre publié d’une série de trois, destiné à être le dernier du triptyque. Au centre Décor Daguerre, en cours d’écriture. En toute fin, Dita Kepler inachevé mais déjà en partie publié sur différents supports.

« Même droite, la route inclut sa dérive, on le sait ». Droite, la rue Lafayette qui nous mène de la rotonde de la place Stalingrad aux grands magasins, au rythme des pas d’une flâneuse. Marche et détours, série de « on y revient » autant géographiques que narratifs, pas cadencé ou ralenti, stases, mouvements.

© Mediapart

« Vas-y, promène toi », adresse autant à cette passante qu’au lecteur, invitation au voyage dans un tableau parisien, une traversée, de la place populaire au luxe tapageur des grands magasins, en passant par un pont, deux gares, des cafés.

© Mediapart

La flâneuse arpente comme l’écrivain : elle marche, mesure, se mesure au décor, comme Jules Védrines qui réalisa l’impossible — poser son avion sur le toit des Galeries Lafayette, en 1919.

© Mediapart

« Allons-y ». La flâneuse et Anne Savelli à sa (pour)suite comptent et content, empruntent dans tous les sens du verbe : parcourir une rue, prélever des instants ou des récits existants de ce Paris. Zola bien sûr, convoqué mais dépassé. Au Bonheur des dames, de livre devient magasin de tissus africains, déplacé pour l’occasion d’une artère adjacente à la rue Lafayette, incarnation de cette distanciation nécessaire à la saisie du décor, au rendu du génie du lieu.

© 

Butor donc, le Balzac des galeries de bois, Baudelaire — pour Paris, « la rue assourdissante autour » de la passante, peut-être aussi la transformation du laid en beau, de la boue en or (mais plutôt le Genet de Notre-Dame des Fleurs, nous répond Anne Savelli). Du Bonheur des Dames à Notre-Dame des Fleurs, en passant par Breton, la rue Lafayette de Nadja, omniprésente dans son absence. Et, au-delà de la littérature, le cinéma — le pont Lafayette de Jean Rouch, William Klein et Simone Signoret en reportage dans les grands magasins, Fellini—, la musique (Moby, Natural Blues). Mais inutile de repérer ces (pré)textes, assure Anne Savelli.

Mots d’ordre : liberté et désir. De la contrainte (géographique) naît l’absolue liberté narrative. Explorer le lieu pour l’excéder, le voir autrement. Du réel au fantasme, d’hier à aujourd’hui. Vers l’ailleurs. « L’inconnu, le voilà : est chargé de présents ». Le lieu déborde d’hypothèses, de possibles :

« Nous, de notre côté, poursuivons vers les grands magasins. Il ne s’agit pas de faire des courses, d’y aller vraiment, on l’aura compris. Il s’agit de lancer une phrase, la plus anodine possible, et de voir jusqu’où elle conduit ».

© 

Désir de se trouver en marchant, de se chercher dans les rayons du grand magasin, désir de découverte dans un récit qui ne s’offre que pour mieux se refuser, pleinement là et pourtant fuyant. La dernière ligne franchie, un index offre un nouveau parcours, une lecture autre, cette fois thématique, sur le mode de l’hypertexte des livres numériques, découverte tabulaire et non plus linéaire. « Même droite, la route inclut sa dérive, on le sait ».

Qu’est donc ce texte alors ? Un inventaire, une collection, un recueil de récits, d’objets, une bibliothèque. Un livre papier traversé de cartes, de pages blanches qui prolongent le désir, invite à chercher en soi, un livre papier qui réussit le tour de force d'intégrer les codes du texte numérique. Un poème pour sa prose rythmée, scandée qui épouse pas et regards, colères et urgences. Un récit mais surtout pas un roman, personnages anonymes, abstraits, figures du désir de soi et de l’autre.

© Mediapart

Un livre singulier qui donne à entendre une voix unique, une des plus fortes de la littérature française contemporaine. Une voix, sans doute est-ce la clé. Qui offre et refuse, montre et cache. À l’image de cet entretien filmé avec son auteur, Anne Savelli présente dans sa voix, cachée sous les photographies qui ont accompagné son projet d’écriture. Invitant à une découverte par l’image et le son de ce livre tout entier centré sur le désir, le masculin et le féminin. Avec en épicentre et aimant, le lieu unique, le grand magasin, incarnation de nos paradoxes contemporains, « magasin de fiction (ou magafiction, pièce secrète) ».

© Mediapart
© 

Anne Savelli travaille sur les envers : du lieu, du texte, un « qui suis-je ? » qui rappelle Breton, encore : être et venir après, affirmer sa présence, dire la « machinerie complexe » du monde dans ces lieux qui sont autant des mythologies que le réel le plus concret, une rue, un grand magasin. « Décor : Selon le dictionnaire, tout et l’inverse. L’arrière-plan et le monde entier ».

© 

Le monde est dans Décor Lafayette : vous, moi, le passé comme le présent, l’ici et l’ailleurs. Anne Savelli se mêle de tout, à tout. Et prend le risque d’« y aller, vraiment, dans le décor ».

Suivez-la, écoutez-la. Vous n’en reviendrez pas.

Anne Savelli, Décor Lafayette, Inculte, 2013, 247 p., 15 € 90

© 

Toutes les photographies de ces vidéos sont signées Anne Savelli — hors deux séquences montrant Prévert par Robert Doisneau et des extraits du film de William Klein aux grands magasins.

Les plans de la rue Lafayette ont été dessinés par Dominique Brenez

Vous pouvez retrouver Décor Lafayette, des photographies, des textes d’Anne Savelli sur son site Internet 

Demain, mercredi 6 mars 2013, Anne Savelli lira des extraits de Décor Lafayette en compagnie du guitariste Jean-Marc Montera — à 19h30, au théâtre Jean Dame (17 rue Léopold Bellan, 75002, Paris, métro Sentier), dans le cadre du Printemps des poètes — entrée libre.

© 

(photographie, prise à Marseille au théâtre Les Bancs publics, signée Pierre Ménard)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget
Journal
Gare d’Austerlitz : le futur complexe immobilier visé par une plainte
Des associations viennent de déposer plainte pour détournement de fonds publics au sujet de la construction du futur siège de l’Agence française de développement. Elles dénoncent son coût de 924 millions d’euros, au centre d’un gigantesque projet de bureaux et de galeries commerciales.  L’aménagement de ce quartier au cœur de Paris crée une cascade de controverses.
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours
Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo