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Lorsque dans cette même édition Bookclub, je recommandais à la lecture il y a quatre ans le gros ouvrage de ce même auteur, Avant l’histoire, j’étais très loin de m’imaginer qu’il s’agissait d’un livre « testament ». En effet, après avoir publié livre sur livre à un train d’enfer, le savant s’était éteint des suites d’une longue maladie. En fait, le plus grand anthropologue français après Lévi-Strauss dut lutter contre le cancer presque toute sa vie, ce qui rend encore plus admirable l’œuvre accomplie. Mais cela ne doit pas donner à un travail désormais publié de manière posthume toute autre considération qui ne soit pas scientifique car si Testart a voulu léguer quelque chose, ce n’est ni son nom ni son mérite mais ses analyses et ses conclusions.

Le travail d’édition et de réédition posthume de ses œuvres est pris en charge par Valérie Lécrivain, qui avait soutenu une thèse sous sa direction, qui avait également cosigné des articles de recherche avec lui et qui est sa légataire scientifique. Comme il est dit dans l’avant-propos, le nouvel ouvrage d’Alain Testart est un inédit, fruit d’un séminaire de recherche tenu en 2006-2007, rédigé en 2011 et publié seulement maintenant car, outre le fait qu’il fallait corriger et finaliser le manuscrit, celui-ci ne pouvait être édité qu’avec une abondante iconographie. L’ouvrage est donc abondamment illustré par les dessins des deux célèbres grottes françaises mais aussi d’autres sites préhistoriques de par le monde, il comporte même des dessins de l’auteur servant à l’analyse.

Avec la publication de ce livre, juste après la tenue fin novembre d’un colloque au siège du CNRS à Paris consacré au travail de l’auteur, on peut dire que l’anthropologie développée par Alain Testart est plus que jamais d’actualité. On peut dire aussi de cette anthropologie qu’elle est exhaustive car jamais son initiateur ne la pensa comme la seule étude des sociétés sans écriture, bien au contraire, il y incluait les sociétés bien plus anciennes, et notamment celles des hommes préhistoriques. La chose est évidemment possible et facilement compréhensible étant donné qu’il s’agit, dans le passé paléolithique et néolithique comme dans le présent, de chasseurs-cueilleurs, d’horticulteurs et d’éleveurs, donc de populations ayant des structures sociales proches. 

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Dès les années 80, Testart démontrait déjà que ce qui avait été décisif quant au passage à l’agriculture et à la sédentarité résidait dans la capacité à stocker des surplus alimentaires. Il n’a donc jamais été attiré par les interprétations idéalistes des grandes évolutions historiques mais fut, au contraire, passionné par les énigmes à résoudre de la manière la plus rationnelle possible. Ses ouvrages ont, il est vrai, parfois déconcerté les spécialistes – l’origine de la monnaie comme mode de paiement et non dans l’économie des échanges –, voire ont agacé les tenants d’une anthropologie rigidifiée, tout à la gloire des fondateurs – sa « Critique du don » osant remettre en cause le fameux Essai sur le don de Marcel Mauss, etc.

L’ouvrage posthume « Art et religion, de Chauvet à Lascaux » est magnifique car il ne se contente pas de donner à voir, comme tant d’autres ouvrages consacrés à ce type d’iconographie, il donne à lire une analyse minutieuse de l’art pariétal. Car Alain Testart y déploie tout l’arc de son savoir et de son acribie, de l’histoire de l’art religieux à l’ethnographie des Aborigènes d’Australie. C’est à un voyage dans le temps et dans l’intelligence qu’il nous invite, les appendices qu’il avait rédigés concernant la mythologie australienne ne sont pas les pages les moins inintéressantes tant elles nous propulsent dans des conceptions du monde si différentes des nôtres – tant l’homme put être autre…

Dans la conclusion de l’ouvrage rédigée par Valérie Lécrivain pour faire la synthèse de cette longue analyse, il est écrit que « la grotte est un microcosme représentant un état du monde originel, dans lequel les hommes étaient encore mal différenciés des animaux, alors même que ceux-ci étaient déjà différenciés en espèces ». Dans les grottes, l’humanité était inachevée et l’homme dissimulé alors que les espèces animales étaient bien présentes.  A l’heure où nous nous apprêtons à reconnaître un droit des animaux pour faire progresser notre humanité, ce livre permet un retour sur nous-mêmes qui ne sera peut-être pas sans incidence sur la manière de penser l’homme demain.

Alain Testart, Art et religion de Chauvet à Lascaux, Paris, Gallimard, 2016, 373 pages, 26 euros.

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