"Qui suis-je ?" : Mathieu Lindon, Ce qu'aimer veut dire (Prix Médicis 2011)

En littérature comme en amour, il est des «hasards objectifs», ces «faits-glissades» dont Mathieu Lindon tisse Ce qu’aimer veut dire. Ce qu’aimer entend nous dire, suggère et impose à un écrivain qui revient dans ces pages sublimes sur des rencontres fondatrices, des présences qui forgent une destinée.
En littérature comme en amour, il est des «hasards objectifs», ces «faits-glissades» dont Mathieu Lindon tisse Ce qu’aimer veut dire. Ce qu’aimer entend nous dire, suggère et impose à un écrivain qui revient dans ces pages sublimes sur des rencontres fondatrices, des présences qui forgent une destinée.

Ce qu’aimer veut dire s’ouvre sur un narrateur qui s’offre comme un lecteur. Cherchant un livre, il tombe, par «hasard», sur «un recueil de textes en anglais de Willa Cather acheté il y a des siècles dans une librairie new-yorkaise», jamais ouvert. L’écriture se trouve dans cette lecture. Premier texte, «une rencontre de fortune», Willa croise une femme, octogénaire, dont l’oncle n’est autre que Gustave Flaubert. Dans ces pages s’énonce le principe directeur du livre de Mathieu Lindon : hasards, livres, écritures, lectures, rencontres. Des pluriels fondateurs pour dire une singularité. Mais aussi une règle du jeu, pour reprendre un terme de Michel Leiris auquel on pense beaucoup en lisant ces pages : la digression, les associations, autour d’une idée, d’un mot, d’une sensation.

Ce qu’aimer veut dire est une sorte d’Âge d’homme, parce que Mathieu Lindon introduit dans son récit une «corne de taureau», une mise en danger, celle du dévoilement, de l’intime. Avec pudeur, malgré une paradoxale absence de retenue : drogues, sexe, sida, désir tout est dit, selon la règle de Ce qu’aimer veut dire. Parce que le livre, à l’image de l’appartement de Michel Foucault, rue de Vaugirard, est un espace à part, un lieu plein :

«Les livres me protègent. Je peux toujours m’y recroqueviller, bien à l’abri, comme s’ils instauraient un autre univers, entièrement coupé du monde réel. J’ai le sentiment paradoxal que rien ne m’y atteint alors qu’ils me bouleversent d’une façon maladive, victime d’une sensibilité excessive à l’écriture […]».

Mathieu Lindon Mathieu Lindon
Devenir soi, advenir à l’âge d’homme, par les autres, et deux figures centrales : le père, «éditeur de Samuel Beckett, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Marguerite Duras, Robert Pinget, Pierre Bourdieu et Gilles Deleuze», fondateur des Éditions de Minuit, premier à surgir de la lecture de ces pages narrant la rencontre de Willa Carther et Caroline, et Michel Foucault. La rencontre qui bouleverse les lignes, permet d’advenir à soi, «intensément», «celle qui a changé ma vie».

«Il faut du temps pour comprendre ce qu’aimer veut dire».

Mathieu Lindon revient donc sur cette rencontre, à 23 ans, sur «Michel» qui accompagne pour toujours mots et choses, qui l’a «élevé» moins comme on éduque que comme on grandit. Six années intenses, sans datation interne, sinon les repères que donnent certains évènements, appartenant à une histoire collective : la mort d’Hervé (Guibert, 1991), celle de Michel (Foucault, 1984), celle du père, Jérôme Lindon (2001).

Mathieu Lindon suit le fil d’une amitié profonde, vitale, les années Vaugirard, découvertes et prises de conscience. Qu’est-ce qu’être écrivain, en quoi être écrivain définit, constitue, différencie ? Il dit un rapport intime au temps et aux êtres, comme l’illustre l’effacement des dates mais aussi des noms de familles : Michel, Hervé, Sam. Il aborde les rives de la morale, du scandale, de la sexualité et de la liberté, interroge filiations et transmissions entre héritage familial et compagnonnage, à travers des affinités électives, «ma famille amicale, cette famille fictive qui est devenue la vraie».

Plusieurs fois dans le livre cet aveu d’évidence : «la littérature m’excite». Elle est pulsion, chemin de vie, transmission de convulsions. Ce qu’aimer veut dire s’offre comme des Fragments d’un discours amoureux, un «(non)-vouloir-saisir», la recherche d’une manière de «dire», parce que ces années de paradoxes, quotidiennes et exceptionnelles, supposent une langue singulière, qui suive les plis de la pensée et d’un souvenir à jamais présent.

Michel Foucault par Hervé Guibert Michel Foucault par Hervé Guibert
«Je ne veux pas de ma vie que des livres mais, quand même, je ne l’imagine pas sans eux».

La syntaxe ploie sous l’exigence du dire qui impose ses lois, ses «effaçures», ce mot que Foucault aimait dans Les Mémoires d’Outre-Tombe, justement. L’autobiographie, pour Mathieu Lindon, est don de soi aux autres, un «qui suis-je ?», dans le double sens du verbe mis en lumière par Breton : être et suivre. Lorsque «l’éternel se dérobe» demeure une présence autre, à jamais dans ces pages bouleversantes, exceptionnelles, qui nous offrent une «éducation sentimentale désemparée» : «je suis le héros d’un roman d’apprentissage perpétuel, de rééducation permanente».

Mathieu Lindon, Ce qu’aimer veut dire, P.O.L., 313 p., 18 € 50

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