Marseille et ses écrivains

Laisser la ville « écrasée par sa caricature » pour retrouver la cité célébrée par les écrivains du siècle : telle est l’ambition de L’embarcadère des lettres, Marseille et ses écrivains. Une invitation au voyage dans une ville muse dont André Chénier écrivait déjà qu’elle est « tout l’univers ».

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Laisser la ville « écrasée par sa caricature » pour retrouver la cité célébrée par les écrivains du siècle : telle est l’ambition de L’embarcadère des lettres, Marseille et ses écrivains. Une invitation au voyage dans une ville muse dont André Chénier écrivait déjà qu’elle est « tout l’univers ».

Marseille est un port. Au-delà de l’évidence géographique, la réalité d’une ville ouverte sur l’ailleurs, porte des mondes lointains. La ville est aussi une bibliothèque tant elle a été parcourue : des surréalistes à Camus, en passant par Apollinaire et tant d’autres. Certains y sont nés, beaucoup ont séjourné à Marseille, y ont travaillé — Simone de Beauvoir y eut son premier poste de professeur, en 1931—, écrit (Breton composa Fata Morgana dans une maison du quartier de la Pomme) ou situé des passages de leurs œuvres dans la cité phocéenne. Lorsqu’Apollinaire « las de ce monde ancien » compose Zone, son itinéraire tant géographique que poétique le mène nécessairement au bord de la Méditerranée : « Te voici à Marseille au milieu des pastèques ».

Le livre de Rémi Duchêne s’ouvre avec Albert Camus : qui mieux que l’auteur de L’Etranger pour dire une ville qui est un carrefour ? Camus, l’Algérois, mère d'origine espagnole et grand-père paternel marseillais, est comme la ville-même « au croisement de ces multiples diagonales méditerranéennes ». Les rencontres se poursuivent avec Albert Cohen, Apollinaire, on s’arrête sur le Marseillais Antonin Artaud puis Jean Cocteau dont les poèmes de jeunesse célèbrent l’exotisme et le rêve —

« Les cafés de Marseille

Sont plus beaux que le port

Les marins s’y asseyent

Dans des carrosses d’or

 

Ou bien sur leurs épaules

Déchargent les bateaux

Plein des glaces du pôle

De fruits et de gâteaux ». 

— Cocteau dont l’œuvre n’aura de cesse de célébrer Marseille et ces « faubourgs du ciel » dans lequel l’écrivain puise d’« étonnantes rumeurs ».

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Les chapitres suivants nous font déambuler avec les surréalistes : Breton, Eluard, René Char, Aragon, puis Simone de Beauvoir qui raconta le choc de découvrir la ville depuis l’imposant escalier de la gare Saint-Charles :

« Marseille, me dis-je. Sous le ciel bleu, des tuiles ensoleillées, des trous d’ombre, des platanes couleur d’automne ; au loin des collines et le bleu de la mer ; une rumeur montait de la ville avec une odeur d’herbes brûlée (…). Je me mis à descendre l’escalier ; je m’arrêtais à chaque marche, émue par ces maisons, ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces trottoirs qui peu à peu allaient se révéler à moi et me révéler à moi-même ».

Marseille est pour Beauvoir l’expérience de la solitude (Sartre a été nommé dans un lycée du Havre), d’abord angoissante puis séduisante : « Je trouvais romanesque ce personnage de femme seule ».

Impossible de passer en revue tous les auteurs que Rémi Duchêne nous invite à redécouvrir à travers le prisme de la cité phocéenne, de 1900 à 1950, tant son livre fourmille d’anecdotes biographiques comme de relectures d’œuvres marquantes du siècle. On croise Colette, Giono mais aussi ceux qui n’ont pas aimé Marseille (Céline, Gracq, Gide), Genet fugueur et déserteur à quinze ans ou Ionesco qui réinvente sa géographie.

Marseille aimante les écrivains. Lieu de naissance de certains, étape vers d’autres continents pour d’autres, la ville — comme la Canebière célébrée par Joseph Conrad — mène « vers l’inconnu ».

Rémi Duchêne, L’embarcadère des lettres. Marseille et ses écrivains, JC Lattès, 512 p., 22 € 50

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