Le monde beau, fou et cruel de Troy Blacklaws

Cruel Crazy Beautiful Word : le titre original du troisième roman de Troy Blacklaws est tiré d’une chanson de Johnny Clegg. La juxtaposition des adjectifs illustre cette marche paradoxale du monde, comme du pays sur lequel l’écrivain centre son regard : l’Afrique du Sud, celle de Johnny Clegg bien sûr, celle de Mandela et de Coetzee.

Troy Blacklaws vost © Mediapart


Cruel Crazy Beautiful Word : le titre original du troisième roman de Troy Blacklaws est tiré d’une chanson de Johnny Clegg. La juxtaposition des adjectifs illustre cette marche paradoxale du monde, comme du pays sur lequel l’écrivain centre son regard : l’Afrique du Sud, celle de Johnny Clegg bien sûr, celle de Mandela et de Coetzee.

Un monde beau, fou et cruel, donc, que cette Afrique du Sud post-Mandela, bien loin de « cette liberté que Mandela a tant désirée », désormais « une blague » mais comment « expliquer pourquoi le rêve arc-en-ciel de Mandela a été perdu de vue dans ce pays de contradictions » ? Troy Blacklaws voit désormais son pays natal à distance : il a quitté l’Afrique du Sud, vit au Luxembourg, après avoir parcouru le monde, et rêve de ce pays si loin si proche, dont il n’a de cesse de saisir les infinies variations poétiques, toutes de beauté et violence.

Après Karoo boy, son premier roman (2004) et Oranges sanguines (2005), Un monde beau, fou et cruel est sa troisième approche d’un pays insaisissable, en perpétuelle mutation, « un pays où les bidonvilles en pleine expansion rendent les cartes obsolètes du jour au lendemain », où « les pancartes changent tout le temps » et « les mots ne tiennent tout simplement plus en place » : un personnage du roman le dit d’une manière aussi cinglante que peu nuancée : « pays de dingue ».

L’approche de Troy Blacklaws est bien plus nuancée : il dit cette terre sanguine à travers deux destinées, deux personnages. Le premier Jero — diminutif de Jerusalem — est défini par son père comme un « moffie », « une tapette du vers libre, à l’âme sans attache ». Il a fait une thèse sur Garciá Marquez, ne vit que dans et par la poésie, au grand dam de son père qui le préfèrerait truand que poète et tente de le faire entrer dans ses affaires illégales et parallèles en l’envoyant à Hermanus où il vendra de la camelote sur le marché et rencontrera une jeune femme idéale et inaccessible. Jero incarne un pays mêlé, contradictoire, il est « coloured », père noir, mère blanche : « En fait, je m’appelais Jude à la naissance, mais personne ne m’appelle comme ça. Jerusalem, c’est une plaisanterie de mon père. Vous comprenez, je suis moitié musulman, moitié juif. Et ma moitié musulmane est moitié malaise, moitié cubaine. mon sang, c’est un roman d’aventures en direction du sud depuis Malacca, La Havane et Vienne ».

L’autre personnage du livre, Jabulani Freedom, fut professeur mais il doit fuir après avoir osé plaisanter sur Mugabe. Or « au Zimbabwe, la loi n’était qu’une lame de panga qui servait à faucher les ennemis de Mugabe ». Comme l’Afrique du Sud, le Zimbabwe a changé, déçu les illusions et fracassé les rêves « Bob Marley avait nourri de belles espérances pour ce Zimbabwe libéré. Et le Zimbabwe filait un si mauvais coton à présent ». Jabulani doit abandonner son travail, sa famille et passer la frontière et « s’il survivait aux crocodiles et aux soldats, aux gumagumas (« les types qui rôdaient dans le bundu pour violer, voler, extorquer ») et aux milices, s’il était pris en stop jusqu’au Cap », il pourrait tenter de trouver un travail. Son destin est enfermé dans les conditionnels et autres hypothétiques et Jabulani, devenu esclave dans une plantation de marijuana, aura du mal à conquérir la liberté que clame ironiquement son nom.

A travers ces deux destinées croisées se dessine l’Afrique du Sud, et la prose de Troy Blacklaws est comme « la pointe du compas autour duquel se déploie un monde filmé en fujifilm ». Couleurs saturées, contours acérés, les mots issus de toutes les langues, les références à Beckett, Coetzee, mais aussi à Camus, Goethe, Tarantino ou les frères Coen, composent une fresque âpre, chaude et contrastée, un roman somptueux, « un chant d’amour interminable, viscéral, lancinant pour ce Sud beau, fou et cruel ».

Troy Blacklaws vost © Mediapart

 

Troy Blacklaws, Un monde beau, fou et cruel, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Pierre Guglielmina, Flammarion, 293 p., 19 €

Lire un extrait

Les deux précédents romans de Troy Blacklaws, déjà traduits par Pierre Guglielmina, sont disponibles chez Flammarion : Karoo Boy, 2006 et Oranges sanguines, 2008. Karoo Boy peut également être lu en poche, chez Points.

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