Trente ans de vie française

Trente ans de vie française.

Trente ans de vie française. 30 décennies de bouleversements, de mutations sociales, politiques, culturelles et quotidiennes, passées à la loupe par 40 auteurs d’horizons divers, tel est le parti-pris de ce livre, co-édité par le Cherche-Midi et McDonald. Car le premier fast-food de la marque a aussi ouvert ses portes en France il y a trente ans.

 

Notons d’emblée que les droits d’auteur du livre sont entièrement reversés à la fondation McDonald et que le partenariat avec la marque au logo jaune fluo ne semble pas avoir limité la carte blanche donnée aux quarante auteurs du volume. Le mouvement associatif international Slow Food, qui vise à enrayer la disparition des traditions gastronomiques locales et la mal bouffe, dispose même de quelques pages. Ne boudons donc pas notre plaisir au nom du cholestérol et du steak sans burger (mais avec frites) et plongeons-nous dans les 280 pages de cette ample rétrospective sur 30 ans de vie française.

 

 

 

 

 

 

 

La variété du livre frappe d’abord. Il rassemble sociologues, historiens, dessinateurs de bande dessinée (Gotlib, Pénélope Bagieu), cinéastes, écrivains, musiciens (un cd remix de J’aime regarder les filles de Patrick Coutin par Bob Sinclar), dessinateurs de presse (Cabu), des élèves de CE1 ou de Terminale, hommes de télévision et responsables d’association, publicitaires (Jean-Paul Goude) qui donnent leur vision en usant de leur mode d’expression personnel. Les regards se croisent, se télescopent, offrent un caléidoscope proprement passionnant, complété par une iconographie somptueuse : images de films, publicités, photographies (objets cultes, événements politiques, culturels), planches de bédé…

 

 

 

 

Les angles d’approche sont tout aussi divers, puisant dans un passé proche pour renvoyer à l’actualité, à notre quotidien : alimentation, américanisation (Pascal Ory, "I Love You, moi non plus"), environnement, relations hommes / femmes, séries télé (un article passionant de Michel Maffesoli, sociologue, mettant en parallèle Dallas et Plus Belle la vie), évolution du logo des marques, signe de mutations sociétales.

 

 

 

 

 

 

© Pénélope Bagieu

 

Le premier chapitre, centré sur l’évolution de notre approche de la nourriture – et ironiquement intitulé « Les pieds dans le plat » – illustre cette variété : Henri Mendras, sociologue, voit cité un long extrait de son livre La Seconde Révolution française (1988) où il décrivait le processus de « moyennisation » de la société entre 1965 et 1985. Selon lui, l’arrivée du barbecue est le symbole d’une mutation profonde de notre histoire sociale : l’introduction du mot même de « barbecue » dans notre langue est le signe d’une américanisation de la France, le mode de cuisson comme le rituel associé au barbecue opérant une rupture radicale avec notre gastronomie bourgeoise. L’analyse se poursuit avec une longue interview de Madeleine Ferrières, spécialiste de l’histoire de l’alimentation, un article de François Cusset, historien des idées montrant combien notre corps est désormais surveillé, sous mainmise politique et commerciale, médiatique et policière, pharmaceutique. Le manifeste Slow Food, des photos illustrant nos changements de modes alimentaires complètent le tableau et la coccinelle de Gotlib s’invite de loin en loin, ponctuant les textes ou illustrations de ses commentaires décalés.

 

 

 

 

 

 

 

 

Chaque chapitre est passionnant, qu’il soit consacré aux villes, à l’american way of life, aux trente objets qui nous ont fait changer de siècle :

Dans le désordre, le tgv, le code-barres, l’ordinateur, le post-it, le micro-ondes, l’étagère Billy Ikéa, le big-mac (forcément…) et le Rubik’s Cube, les rollers, le CD, la télécommande, le téléphone portable, la Swatch, la carte vitale, l’arobase, le tri sélectif, l’euro, les capsules Nespresso, l’appareil photo numérique, la lampe basse-tension, la pilule, la basket, le patch, les compagnies aériennes low-cost, le vélib, le bio, l’Ipod, la presse gratuite.

 

Un inventaire à la Prévert qui prend des accents à la « je me souviens ». Une Vie mode d’emploi, à la Perec, pour tous ceux qui ont Trente ans et des poussières

 

 

 

 

L’objet livre vaut à lui seul le détour : il se déploie, se déplie, se démultiplie : la nouvelle de Douglas Kennedy, Un Dîner aux chandelles est reproduite en anglais dans le livre, elle figure sous forme de livret détachable, en français, en fin de volume, le remix de Bob Sinclar est sous pochette à l’entrée du livre, un Guide du respect filles-garçons par l’association Ni putes ni soumises se glisse entre deux pages. On croise Casimir et des 2 CV, Pif le Chien et des Solex, des cadeaux Bonus et même des disquettes. Un voyage dans le temps, documenté, sociologique, nostalgique sans passéisme.

 

Et laissons le mot de la faim à Gotlib dont les dessins ponctuent le volume :

 

 

 

 © Gotlib © Gotlib

 

CM « Et soudain ils se parlèrent… », 30 ans de vie française, collectif, Le Cherche-Midi, broché, 280 p., 34 €.

Et pour feuilleter les premières pages du livre, cliquez ici

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