Naoya Hatakeyama, «Ma première photo est celle que je n’ai pas prise»

Le 11 mars 2011, un violent séisme touche la côte pacifique du Tōhoku, provoquant un tsunami qui ravage plus de 600 km de côtes. Le photographe Naoya Hatakeyama est originaire de Rikuzentakata, une des villes japonaises détruites ce jour-là. Son dernier livre, Kesengawa, est la mémoire de ce lieu, "un petit coin du monde".

Le 11 mars 2011, un violent séisme touche la côte pacifique du Tōhoku, provoquant un tsunami qui ravage plus de 600 km de côtes. Le photographe Naoya Hatakeyama est originaire de Rikuzentakata, une des villes japonaises détruites ce jour-là. Son dernier livre, Kesengawa, est la mémoire de ce lieu, "un petit coin du monde".

 

« Il est en train de se passer quelque chose. Pas ici, quelque part, loin, dans ce lieu familier, quelque chose d’énorme est en train de se produire. Ce qui arrive, je ne peux pas le voir de l’endroit où je me trouve maintenant. Avec le léger espoir que quelqu’un pourrait peut-être me renseigner, j’ai attendu un peu, mais personne ne semble pouvoir faire quoi que ce soit pour moi. La seule solution est d’aller moi-même jusqu’à un endroit où je pourrai voir ce qui se passe » : Kensengawa s’ouvre sur ces mots, ce « quelque chose » d’énorme, impensable, qui vient de se produire, encore invisible. Le photographe Naoya Hatakeyama quitte Tokyo, il est sans nouvelles de ses sœurs et de sa mère, il doit se rendre « sur place » pour voir et savoir. Il raconte son odyssée vers sa ville natale, ignorant « ce qui est arrivé à ma ville, ma maison, ma famille ».

 

L’essence manque, la neige freine la progression de sa moto, certaines régions sont interdites en raison des émanations radioactives. Des informations parviennent par bribes, contradictoires. Accompagnant le texte, les photos d’un avant, d’une ville désormais disparue, "mémoire sous l’eau", des photographies que Naoya conservait dans un carton (étiqueté "Un petit coin du monde"), sans volonté d’un jour les exposer. Elles sont la trace d’un lieu, « ce lieu paisible où je suis né, où j’ai grandi » devenu « un paysage effarant ». Tant que Naoya n’est pas sur place, tout échappe encore à la réalité, la catastrophe est un indicible, un non représentable : la radioactivité est invisible et inodore, les chiffres sont trop énormes pour être tangibles.

« Mais l’énorme raz de marée s’est produit et bien que je n’arrive pas à y croire, tout ce qui constituait mon pays natal a été détruit, emporté, effacé. Maisons, magasins, ponts, arbres, personnes. Tout ce qui était-là depuis longtemps et qu’on aurait voulu voir y rester sans fin, a été emporté hors de ce monde en un court instant, par l’effet d’une immense force incompréhensible. »

Le 11 mars 2011 appartient désormais à la mémoire collective comme à la mémoire intime du photographe, sa mère n’a pas survécu au tsunami, Naoya l’apprend alors qu’il est en route : « Le temps de Maman s’est arrêté lorsque le tsunami s’est abattu sur cette journée du 11 mars un peu après quinze heures, alors que seul notre temps à nous, pendant les six jours qui ont suivi, a continué à avancer. (…) Pendant ces six jours, toutes les représentations optimistes que je dessinais dans ma tête à propos de Maman et que je partageais avec des amis, ces multiples images en mouvement, tout cela était faux : c’est cette sentence qui vient de m’être assenée. Que le temps de Maman était arrêté depuis ce moment-là ».

 

Naoya Hatakeyama poursuit sa route vers le Nord. Le tsunami a emporté son passé et sa mémoire. Lorsqu’il parvient enfin à Rikuzentakata, les ponts ont été emportés, les routes coupées, la ville rasée. Le ciel est sombre, il n’y a plus d’électricité, plus de lumières humaines. Seules des photographies muettes, en grand format, pourront dire ce « quelque chose », cet « après ». Parce que la photographie abolit la distance mentale et émotionnelle et nous met au cœur de l’événement. 

 

 © Naoya Hatakeyama © Naoya Hatakeyama

 

Mais la photographie est aussi trace et mémoire d’un lieu disparu et le livre de Naoya rappelle cet « avant », ces clichés d’une ville encore vivante, peuplée, bordée de sa rivière paisible, dans son banal quotidien. Plus rien de ces moments et de ces lieux n’existe, sinon dans ces images. « On ne peut pas appeler réalité ce que personne ne perçoit ». Ou ce qui a désormais disparu, n’existe plus que dans les souvenirs privés ou ces images qui peuvent devenir une mémoire collective du lieu.

Naoya Hatakeyama, Kesengawa © Mediapart
 

 

Le 11 mars 2011 a été vécu à l’échelle planétaire par le pouvoir de l’image et de la technologie. Vidéos et photos immédiatement captées, brutes, presque aussitôt relayées, sur les réseaux sociaux, les networks, les chaînes de télévision, via Internet… Sans recul ni distance.

Avec Kesengawa (voir notre portfolio), Naoya Hatakeyama saisit ces instants qui ont d’abord été mouvement, désordre et chaos. Les images de la vague qui ont tourné en boucle sur Internet cèdent la place à une immobilité qui permet la prise de distance tout en nous plaçant, paradoxalement, au cœur de la catastrophe. Le photographe oppose la quiétude de l’avant et le chaos de l’après, en changeant le format des images. Kesengawa dit le temps, celui perdu à jamais comme un mutisme face à la violence de la catastrophe. Avec, en lien, le fleuve omniprésent. Tout le livre dit la fragilité du monde, le fait que nous sommes tous des « survivants ».

La force terrible du livre de Naoya Hatakeyama est bien sûr liée à son sujet, cette catastrophe collective comme privée. A la manière dont Kesengawa nous renvoie au tsunami qui a précédé (et provoqué) Fukushima. « Il est vrai que l’accident nucléaire est encore maintenant un problème mondial d’une extrême gravité, que le mot "Fukushima" est devenu un terme générique pour désigner la catastrophe qui a eu lieu dans le nord-est du Japon et je peux donc comprendre qu’il soit employé pour tout ce qui a trait à cette catastrophe. Pourtant cette expression n’est pas exacte. Ce qui est vrai c’est que des villes comme Rikuzentakata, alignées sur quatre cents kilomètres le long de la côte de l’île de Honshû ouvrant sur l’Océan Pacifique, ont été détruite par un énorme raz-de-marée, que près de vingt mille personnes ont péri dans l’assaut de la vague, qu’environ quatre cent mille personnes ont perdu leur logement et qu’à cela s’est ajouté le terrible accident de Fukushima ».

Au-delà du témoignage, de cette volonté de réajuster nos mémoires à la vérité terrible d’un moment, la force du livre est dans sa structure qui figure la faille, le gouffre : jamais l’avant et l’après ne sont mis en regard sur une double page, aucun diptyque, aucune relation simple entre le lieu vivant et le lieu détruit — au lecteur de faire ce lien impossible. Le livre figure la béance, l’impossibilité de se représenter conjointement l’avant et l’après, il nous met face à l’impensable. Les photographies de Naoya Hatakeyama nous saisissent et nous confrontent à l’indicible : celui de la catastrophe comme d’une crise de tout jugement. Est-ce la disparition du lieu qui rend des photographies banales, qui auraient dû rester dans un carton, absolument sublimes ? Et peut-on s’autoriser à trouver belles celles qui témoignent de la destruction ? Au centre invisible du livre, la vague comme la dernière photographie de la « Maman » de Naoya, qu’il aurait voulu avoir la force de faire quand il est allé reconnaître son corps : « ma première photo est celle que je n’ai pas prise ».

Nagoya Hatakeyama © Mediapart
 

(Dominique Bry & Christine Marcandier)

  • Naoya Hatakeyama, Kesengawa, traduction française de Corinne Quentin et traduction anglaise de Marc Feustel, 136 pages, 81 photographies, 35 €
  • Voir le portfolio du livre
  • Voir ici, le précédent portfolio de Naoya Hatakeyama sur les terrils du Nord et lire le Bookclub consacré à Terrils
  • Feuilleter Kesengawa :

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