Tony Judt (1948-2010), historien britannique, fondateur et ancien directeur du Remarque Institute à la New York University, n'a eu de cesse d'affirmer son engagement politique au cours de sa carrière. Auteur de la somme monumentale et remarquée Après guerre : une histoire de l'Europe depuis 1945 (Armand Colin, 2007), spécialiste des intellectuels français, il était aussi connu pour ses prises de position sur Israël et la nécessité d'accorder les mêmes droits aux Juifs et aux Arabes au sein d'un État binational. En 2008, il découvrit qu'il était atteint d'une maladie rare qui conduisit progressivement à sa paralysie, puis à son décès à l'âge de 62 ans.
Contre le vide moral : Restaurons la social-démocratie, publié en novembre 2011 aux éditions Héloïse d'Ormesson et traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat, est son dernier livre. Écrit alors que sa maladie se développait et accentuait son incapacité à vivre normalement ( voir ici ), cet essai est l’œuvre d'un « liberal » au sens anglo-saxon du terme en guerre contre les dérives du libéralisme (économique). Judt s'élève contre le reflux de la social-démocratie, dénomination qui vaut selon lui pour bon nombre de politiques publiques américaines même si elles n'en portent pas le nom, et la montée d'une société guidée par l'aiguillon financier. Sous le haut patronage d'Alexis de Tocqueville, de John Maynard Keynes et du Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux, Judt offre à la jeunesse – à ses deux enfants auxquels il dédie le livre – un réquisitoire contre la « pensée dominante ».
Pour Tony Judt, les riches des sociétés occidentales – tout particulièrement dans le monde anglo-saxon – n'ont jamais été aussi riches à la suite du mouvement de financiarisation de l'économie. En effet, depuis les années 1970, le processus d'égalisation des conditions qui avait débuté au dix-neuvième siècle a été arrêté. Les inégalités reviennent et avec elles leur tolérance. Les riches sont admirés, les pauvres stigmatisés. La légitimité du financement de biens collectifs par l'impôt est remise en cause. Le raisonnement économique a remplacé la philosophie politique : la liberté de s'enrichir se confondrait aujourd'hui avec la liberté. Ces bouleversements ont pour conséquence un déficit de confiance, alors que cette dernière est une condition sine qua none de la prospérité du capitalisme.
Pour comprendre ce changement, Judt remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que le monde émerge de deux tragédies consécutives, la reconstruction vise à éviter qu'un tel carnage se reproduise à nouveau. Pour Judt, l'un des principaux artisans de ce renouveau sera Lord Keynes qui voit en l'incertitude le principal danger qui menace la démocratie. Pour protéger le capitalisme contre lui-même, Keynes estime qu'il faut recourir à la planification. Judt pointe à juste titre que ce sont des mesures socialistes qui sauvent le marché. La croyance en la capacité de l'Etat à réguler l'économie émerge sous la forme du « consensus keynésien ». La guerre a préparé les esprits à une intervention accrue des pouvoirs publics. De faibles inégalités, une certaine homogénéité et une solidarité préexistante contribuent à la naissance des Etats-providences qui apportent prospérité et sécurité au monde occidental.
Judt reconnaît volontiers certaines limites de ces politiques, comme en témoigne l'urbanisation de l'époque (les grands ensembles) mais la sécurité qui en découle est indéniable à tel point qu'elle est considérée comme acquise par les jeunes des années 1960 : pis, l'Etat-providence est ressenti comme une restriction de leur liberté. En conséquence, les préoccupations de la nouvelle gauche ne sont plus de l'ordre de la cohésion sociale mais ont à trait aux droits des individus. Même si ces revendications sont légitimes, pour Judt, ce changement marque la fin d'un idéal qui dépasse et rassemble. La gauche devient d'une certaine façon « égoïste » alors que les conservateurs s'emparent des « valeurs » et de la nation. Dans les années 1970, une révolution intellectuelle a lieu, remplaçant Keynes par l'absence de société de Thatcher : le gouvernement n'est plus la solution mais le problème. Pour Judt, nous sommes les héritiers de la pensée des économistes de l'Ecole autrichienne, qui ont été traumatisés par la faillite de la gauche à endiguer la montée des totalitarismes qu'elle aurait déclenchée en essayant d'intervenir dans l'économie. Le culte du secteur privé encourage la prolifération des privatisations, in fine coûteuses et inefficaces, qui sont autant d'aléas moraux selon Tony Judt. C'est un retour aux « fermiers généraux » qu'il décèle derrière le démantellement de l'Etat aux profit de groupes privés (comme avec les mercenaires en Irak), avec pour conséquence la remise en cause de la fabrique sociale. La politique est affectée : des générations de dirigeants sans réelles convictions, la désaffection des électeurs ou leur transformation en consommateurs sont à l'origine d'un cercle vicieux et d'un déficit démocratique grandissant.
En dépit de ce bilan pessimiste des trente dernières années, Tony Judt propose quelques pistes afin de sortir de cette crise – avant tout politique. Il estime qu'il faut redonner toute son importance à l'opposition à la pensée dominante contre les risques que font courir le conformisme. La façon de quantifier, d'appréhender le monde, se doit d'évoluer : tout n'est pas économique. Il faut parler autrement afin de pouvoir penser différement. Les années 1970 marquent le retour de la question sociale : sous les effets conjugués de la mondialisation et du changement technologique, un chômage chronique fait son apparition, appelant à plus d'Etat. La crise étant aussi morale, il convient de retrouver des fins supérieures qui dépassent en commençant par la réduction des inégalités, qui sont tout autant immorales qu'inefficaces.
Le dernier chapitre de son essai est une véritable leçon d'histoire. Judt rappelle justement qu'une première mondialisation a déjà eu lieu avant la Première Guerre mondiale et que les événements pourraient bien se répéter même dans un monde jugé très interdépendant. Ainsi, alors que les inégalités se réduisent entre nations, elles explosent au sein de leurs populations. Face aux défis posés par la mondialisation et les changements technologiques, c'est le vieil Etat issu du XVIIIe siècle qui est appelé au secours. L'Etat doit alors être repensé puisqu'il est encore indispensable de financer des biens collectifs par l'impôt comme Judt le démontre admirablement avec l'exemple du rôle social des chemins de fer. Judt met aussi en garde ses lecteurs contre la politique de la peur qui cherche à faire préférer la sécurité à la liberté tout en occultant les vrais enjeux. Finalement, et c'est là où le titre de la version française prend tout son sens, Judt en appelle à ne pas oublier les réussites de la social-démocratie. Elles doivent être défendues à tout prix car elles sont le fruit d'un combat et ne sont jamais vraiment acquises.
Dans sa conclusion, Judt rappelle que contrairement au socialisme ou à Marx, la social-démocratie repose sur un compromis qui a fait son succès. Alors que Judt prédisait un retour de l'Etat, il insistait sur le fait que le passé a toujours beaucoup à nous apprendre. Avec lui, il est possible de critiquer notre monde contemporain mais surtout d'envisager de le changer.
Pire que la nostalgie, l'oubli, écrit Judt au début du second chapitre. C'est en effet le seul reproche qu'il semble possible d'adresser à ce magnifique essai, qui réaffirme l'importance de la morale en politique à un moment où se négocie le futur des sociétés occidentales.
Tony Judt, Contre le vide moral : Restaurons la social-démocratie (traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat), Editions Héloïse d'Ormesson, Paris, 2011, 208 pages, 19 €.