Le retour du vieux dégueulasse: Tonton Buk is back

Il y a des "on dit" en littérature. Par exemple, on dit qu’il faut lire Proust à 20 ans. Puis à 40 puis à 60 et que là, seulement là, l’immensité de son œuvre nous parviendra, par bribes. Entre, le lire ne compterait pas, pour des questions de maturité intellectuelle. Mettons… Pour Bukowski, on pourrait penser à un processus similaire, mais plus intuitif.

 © Mark Hanauer © Mark Hanauer
Il y a des "on dit" en littérature. Par exemple, on dit qu’il faut lire Proust à 20 ans. Puis à 40 puis à 60 et que là, seulement là, l’immensité de son œuvre nous parviendra, par bribes. Entre, le lire ne compterait pas, pour des questions de maturité intellectuelle. Mettons… Pour Bukowski, on pourrait penser à un processus similaire, mais plus intuitif. Buk, on le découvre souvent à l’aube de l’âge adulte ou à la fin de l’adolescence, quand on cherche des livres un peu plus trash que ceux qu’on a étudiés au lycée ou à la fac, quand on rêve de gloire littéraire alors qu’on n’arrive pas à dépasser l’étape de la beuverie stylisée dans des bars de Pigalle.
On imagine tout, alors. A 20 ans, lire Bukowski, c’est se dire qu’on a une chance, que cette poésie là peut aussi parler, qu’elle nous parle plus, même que la poésie classique. Parce que ce type écrivait sur ce qu’il connaissait, parce qu’il n’essayait pas d’enjoliver la réalité ni de trop la modifier. Il nous parle, il nous renvoie un peu de nous à chaque histoire, souvent. Quand on découvre Bukowski, on se dit "hé moi aussi je peux le faire" et on commande une autre tournée.

Dix ans plus tard, quand on n’a toujours pas dépassé l’étape de la beuverie stylisée dans les bars de Pigalle, (et du sixième les jours de folie), Buk est toujours là. On le relit avec nostalgie, avec une bienveillance tendre. Il nous parle toujours autant, mais nous, nous avons un peu changé. Si on n’a pas lâché le moindre pouce de terrain du côté des rêves littéraires, on se surprend à se coucher plus tôt et à essayer de ne pas s’endormir dans le caniveau. Pourtant, Buk nous fascine encore, nous rappelle nos souvenirs. Quand on le lit, on a l’impression d’entendre un oncle nous parler de sa jeunesse ou de retrouver des vieux copains.

Mais voilà, le problème avec les génies morts, c’est qu’ils n’écrivent plus, contrairement aux nuls vivants. Jusqu’à ce qu’on finisse par mettre la main sur des inédits et qu’on les publie. Et le problème avec ces textes, c’est qu’on a toujours peur qu’ils soient mauvais… Après tout, s’ils ne figuraient pas dans l’édition définitive de Notes of a dirty old man, c’est peut être parce que… Eh bien non.

D’interviews en de chroniques et en nouvelles, Buk nous balade avec son aisance caractéristique, son humour grinçant et son mauvais-goût attachant. Comme on peut difficilement dire qu’il a progressé, on se rend compte qu’on l’apprécie beaucoup plus qu’avant. On ne le dévore plus comme on descendait un litre de bière, mais on le savoure comme un bon vin. C’est fou. Buk, vieil alcoolique extra-lucide, joueur, dragueur, menteur, filou, tu réussis à nous faire changer de regard sur ton écriture. D’un coup, d’un seul, on découvre le point auquel tu aimais la littérature, en particulier russe, le point auquel tu la connaissais et la maîtrisais, sous tes airs de poivrot provocateur. Tu nous files une immense claque, là comme ça, avec cette publication d’inédits restés dans tes tiroirs. Un peu à la manière dont Keith Richards et sa justesse approximative met encore minable n’importe quel groupe de petits énervés, tu envoies au tapis la plupart des écrivaillons qui se réclament de toi, qui pensent qu’il suffit de dire "baiser", "pute", "chier" pour être subversif. Tu replaces la barre à une hauteur digne de toi, digne de ceux que tu as inspirés dans les années 70, les beat et compagnie que tu méprisais tant. Il n’y a pas à dire Buk, tu te donnais peut-être des airs d’obsédé un peu pédophile sur les bords, il n’y a pas grand monde qui t’arrive à la cheville en 2014. Et il y a des chances pour que ça ne change pas de sitôt.

Charles Bukowski, Le Retour du Vieux Dégueulasse, traduit de l’anglais (USA) par Alexandre et Gérard Guégan, Editions Grasset, 347 p., 20,90 €

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