D’où venons-nous et où allons-nous?

Le dernier livre d’Emmanuel Todd qui paraît tente une synthèse d’une vie de recherches. C’est donc le projet un peu fou d’embrasser des millénaires d’histoire humaine sous l’angle de la variable des structures familiales pour expliquer les dynamiques qui nous ont amené au monde d’aujourd’hui.

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Dans une introduction claire et accessible, l’A. explicite son projet centré sur la crise actuelle des démocraties occidentales. Deux aspects importants émergent : l’inconscient des sociétés et la structuration familiale qui donne forme à cet inconscient. Qui prendrait au sérieux la famille ? Car il ne s’agit pas des rapports de production qui ont fait la force du marxisme. Pourtant, si Freud a montré que la névrose d’un individu avait beaucoup à voir avec son milieu familial, Todd n’en finit pas de déceler des comportements collectifs, voire politiques, en lien avec des valeurs de liberté, d’égalité, d’autorité, etc. déterminés par le système familial des individus d’un même espace géographique, restreint ou large. En effet, la liberté absolue revendiquée par la culture nord-américaine s’ancre dans le tissu familial et favorise des parcours individualistes et précoces, tandis que la valeur d’égalité chère aux Français pour les droits à l’héritage familial les conduit à accepter, voire à promouvoir, la redistribution collective des richesses.

Depuis ses premières publications, Todd a posé comme postulat un rapport étroit entre famille et idéologie, notamment entre famille communautaire et communisme, ce dernier s’imposant parmi des populations non ouvrières – notamment dans la Russie et la Chine rurales. Mais ce n’est que dans la deuxième partie de sa vie de chercheur qu’un second pan théorique s’est apposé au premier : l’évolution familiale est allée du simple vers le complexe et, donc, la famille nucléaire « moderne » est première dans le temps par rapport à la famille communautaire considérée comme archaïque. Il en ressort qu’on ne peut comprendre le monde et son évolution sans avoir à l’esprit que la diversité culturelle observée s’appuie sur des fondations bien plus résistantes qu’on ne l’imagine. L’Eurasie (chapitre 1) se comprend ainsi géographiquement : famille nucléaire aux périphéries (Angleterre, Philippines), famille communautaire dans des espaces centraux (Russie, Chine, Inde du Nord, Iran, Arabie), famille-souche, intermédiaire (Allemagne, Suède, Japon, Corée). L’évolution structurelle de la famille s’explique par une volonté de ne pas diviser le bien patrimonial (famille-souche = droit d’aînesse) et a entraîné le développement des valeurs patrilinéaires et un abaissement progressif et constant du statut des femmes. En Afrique subsaharienne, l’évolution ne se lit pas d’est en ouest mais du nord au sud (chapitre 2), polygynie et SIDA indiquant un statut des femmes moins bas au sud qu’au nord – l’A. aurait pu ajouter la carte de l’excision.

Dans sa réflexion et s’inspirant de la première topique freudienne, Emmanuel Todd veut prendre en compte le temps court – le conscient : l’économie –, le temps moyen – le subconscient : la religion et l’éducation – et le temps long – l’inconscient : la famille. C’est pourquoi il n’hésite pas à retourner aux origines de l’humanité à partir d’homo sapiens (chapitre 3). L’évolution familiale se fait avec l’émergence du trait patrilinéaire qui va progressivement imposer une domination masculine – du père et du mari, puis des frères – dans la famille et dans la société. L’écart d’âge au mariage allant grandissant entre hommes mûrs et femmes à peine nubiles, la polygynie généralisée et la procréation d’enfants mâles, au besoin en ayant recours à l’infanticide des filles, seront et sont toujours les conséquences principales de cette montée en puissance de la patrilinéarité  Ainsi, en Mésopotamie, en Chine, en Inde, la famille a évolué vers la primogéniture (droit d’aînesse) pour aboutir au système communautaire dans lequel les fils se marient sous le toit du père et forment bloc au point d’essayer d’empêcher que surviennent des innovations internes (liberté individuelle) et de freiner l’arrivée d’éléments externes (autonomie des femmes) pouvant perturber cette organisation pleinement réalisée. Voilà pour le temps long et l’inconscient.

 Les chapitres 4 et 5 évoquent le temps moyen de la religion et de l’éducation. Le premier s’attache à montrer les origines judaïques de l’alphabétisation des enfants (les garçons uniquement), oubliant toutefois totalement la paideia grecque, et fait voir le paradoxe du christianisme antique : protection des enfants et promotion de l’abstinence sexuelle – oubliant cette fois que ce modèle a d’abord été promu par les divers courants philosophiques grecs. Le second chapitre est donc plus pertinent lorsqu’il s’attache à montrer l’importance du protestantisme dans l’émergence d’une éducation de masse directement reliée à l’émergence préalable de la famille-souche en Europe du Nord. Car il ne s’agissait plus d’un apprentissage de la lecture pour protéger un groupe et sa tradition religieuse comme dans le cas du judaïsme mais de promouvoir véritablement une religion avec la lecture. Or, aujourd’hui encore, les modèles éducatifs performants s’appuient sur les valeurs d’autorité de la famille-souche (Extrême-Orient, Europe protestante). Ainsi, même si les prémices de cette (r)évolution se trouve bien dans l’Antiquité judéo-chrétienne – le protestantisme se pense comme retour aux origines… –, la fin du Moyen Âge et le début de l’époque moderne avec l’invention de l’imprimerie sont bien le moment des grands changements : « Cette fin de l’enfance de l’humanité est le socle réel de la globalisation économique. Jamais l’unification des marchés du travail de la planète n’aurait pu être tentée sans cette unification éducative préalable » (p. 145).

La promotion de l’écrit et de la lecture a par la suite débordé en terres catholiques et, bien évidemment, en terre anglicane. Mais si les valeurs de la famille-souche favorisèrent le développement d’une culture militaire en Prusse et en Suède (chapitre 6), le décollage économique fut anglais, la famille-souche n’étant au départ guère favorable à des activités économiques nouvelles, non fondées sur la propriété foncière et sa transmission (chapitre 7). L’alphabétisation de masse a eu des conséquences heureuses – sécularisation de la société et contrôle de la natalité dans le Bassin parisien dès le 18ème siècle – et malheureuses – vide laissé par la foi religieuse et émergence d’idéologies – (chapitre 8) : « l’effondrement de la croyance religieuse protestante entre 1870 et 1930, fut la véritable toile de fond historique et mentale de la séquence menant de l’agitation diplomatique de Guillaume II à la prise de Berlin par l’Armée rouge en 1945 » (p. 201). Ces phases de transition peuvent être particulièrement meurtrières et c’est pourquoi nous ne devons pas penser comme paradoxaux le printemps arabe et le terrorisme islamiste, c’est l’avers et le revers d’une même pièce : alphabétisation, baisse de la fécondité, sécularisation de la société provoquent des bouleversements attendus mais prenant des formes propres à chaque culture (p. 202-204).  

Le chapitres 9 est parmi les plus intéressants et les plus complexes du livre car il tente d’expliquer comment l’on est passé de la famille nucléaire indifférenciée à la famille nucléaire absolue en Angleterre. Parmi les surprises concernant l’Angleterre, il y a l’invention, en l’absence très tôt de toute solidarité familiale, de formes esquissées d’un État social. Parmi celles concernant les États-Unis (chapitre 10), il y a, une fois la famille nucléaire absolue transportée en Amérique du Nord, la « réversion vers la famille nucléaire indifférenciée » (p. 242) – il faut d’abord survivre dans un monde hostile –, puis le retour progressif à la nucléarité absolue. Pour résumer : la famille nucléaire absolue ne fonctionne bien que lorsque le contexte social est favorable, sinon il faut revenir à l’entraide familiale par la corésidence temporaire entre couples adultes.  

À la fin de ce chapitre, Todd arrive à des conclusions, sans doute inattendues pour lui et qui, visiblement, lui tiennent à cœur : « l’Amérique suscite chez nous, Européens, une perception double et contradictoire, simultanément de modernité et de primitivité. Nous ne cessons de nous dire : ils sont en avance mais si peu sophistiqués (…). Ils sont en avance parce que peu sophistiqués. Ce sont les sociétés patrilinéaires moyen-orientales, chinoises ou indiennes qui se sont arrêtées, paralysées par l’invention de cultures sophistiquées abaissant le statut de la femme et détruisant la liberté créatrice des individus » (p. 258). Et ce qui fait la différence entre ce pays et sa matrice familiale anglaise, c’est l’absence d’une verticalité étatique qui explique d’ailleurs pourquoi ce pays reste si violent : « La violence américaine est tout simplement un archaïsme, préservé par l’imperfection du monopole étatique de la violence légitime, par l’absence d’un principe de verticalité sociale, en somme par le maintien d’une certaine horizontalité anthropologique. La possession privée d’armes à feu y perpétue le port usuel du couteau dans l’Europe médiévale » (p. 254) : homo americanus est en avance parce qu’il est archaïque, famille nucléaire et horizontalité de la société, impliquant une grande mobilité de l’individu qui doit avant tout compter sur lui-même pour survivre.

Le chapitre 11 propose une inversion de l’histoire en politique comparable à celle de l’évolution de la famille : à l’origine, il y a la famille nucléaire et des organisations politiques d’ordre démocratique. L’Angleterre – une fois de plus – était donc en mesure d’amorcer le mouvement puisqu’il y « subsistait suffisamment de la représentation démocratique ou oligarchique primitive (ou originelle) » (p. 267). La démocratie américaine, quant à elle, se fonda sur l’égalité d’un « nous » (les Blancs) contre un « eux » (les Indiens, puis les Noirs) : « Le racisme ne saurait donc être considéré comme une imperfection de la démocratie américaine, mais, bien au contraire, comme l’un de ses fondements » (p. 271). D’ailleurs, si la France républicaine prône une égalité raciale sans équivoque, sa conception de l’universel rejette toutefois tout ce qui peut apparaître comme incompatible : « La culture familiale arabe, antiféministe et endogame, rend comme fou l’universalisme français, parce qu’elle semble le démentir. Les hommes, tous les hommes, devraient être semblables » (p. 277).

Quel que soit leur modèle, les démocraties occidentales souffrent aujourd’hui, comme il est dit dès l’introduction, d’un sentiment de déclin, d’une montée des inégalités touchant les jeunes générations et de formes politiques populistes (p. 9), et elles souffrent d’autant plus qu’elles sont éduquées (chapitre 12), ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Les États-Unis est le premier pays au monde à avoir promu l’enseignement supérieur alors qu’il était réservé à une élite en Europe. Or le fait qu’une part importante de la population d’un pays développé ait mené à terme des études supérieures opère une coupure dans la société : « Nous faillirions à notre devoir de sociologue si nous nous dérobions au moment de souligner que l’acceptation généralisée du mérite comme arbitre ne peut que condamner au désespoir et à l’impuissance tous ceux, et ils sont nombreux, qui n’ont pas de mérite » (citation de Michael Young, The Rise of the Meritocracy, 1958), ce à quoi Todd ajoute : « principe méritocratique, que l’on s’acharne toujours en France à présenter comme par nature égalitaire et républicain » (p. 293) alors que, « dans la mesure où les études sont désormais plus longues que ne le nécessite l’acquisition des compétences (…), il est clair que la hiérarchisation de la société est devenue l’objectif premier » (p. 300). La fracture de la société s’est d’abord vue aux États-Unis lors de la guerre du Vietnam : les éduqués s’y sont opposé, les moins éduqués l’ont faite ; alors qu’elle n’a été visible en France qu’avec Maastricht. Ce que l’A. nomme « Academia » fabrique donc de l’inégalité au lieu de la résoudre…

L’esprit étant à l’inégalité, le néolibéralisme a pu se développer et régner – écrasant ouvriers et jeunes (p. 355). Mais, pour Todd, cet esprit trouve son origine plus profondément encore dans la société américaine (chapitre 13), suggérant que l’égalité civique acquise si difficilement par la population noire du pays ne pouvait qu’ébranler la démocratie blanche basée sur un déni d’égalité raciale, qui aurait mué en déni d’égalité sociale. Il reste, comme il le souligne, que les années 1970 ayant suivi la déségrégation ont été terribles pour la minorité afro-américaine, il n’hésite d’ailleurs pas à parler de goulag libéral pour traduire le fort taux d’incarcération touchant cette population (p. 327). Le parti républicain récupérant les voix du racisme blanc souffrant de déclassement social et le parti démocrate captant l’électorat noir tout en acceptant la ségrégation souterraine, tout cela aboutissait à l’élection improbable d’un Donald Trump en 2016, au discours xénophobe et protectionniste (chapitre 14). Mais « des phénomènes comme Trump, Sanders, et la contestation de la globalisation ne sont pas des fièvres de courte durée » (p. 358). Todd est optimiste car il pense que la chute des croyances religieuses sonne le glas du néo-conservatisme, qu’un regain démocratique est apparu et qu’il ne tardera pas à se débarrasser de son aspect xénophobe, grâce en grande partie aux jeunes. Il est clair, quoi qu’il en soit, que la crise américaine n’est que l’amorce d’une nouvelle direction, il est vain d’attendre une décadence quelconque quand il s’agit de recomposition – la chute de l’Empire romain a trop marqué les esprits occidentaux.   

Après six chapitres consacrés au monde anglo-américain, Emmanuel Todd en vient à la France (chapitre 15), développant l’idée d’une « mémoire des lieux » qui complète assurément, tout en la contredisant à première vue, celle de valeurs familiales transmises à l’inconscient. Déjà, dans son ouvrage Le destin des immigrés (1994), il constatait que celui qui arrivait dans un pays avec ses valeurs familiales, les oubliait assez rapidement et naturellement pour assimiler celles du pays d’accueil : non seulement l’individu est agi, mais, séparé de son groupe, il s’agrège à une nouvelle communauté et évolue sans s’en rendre compte (p. 377). Donc, même dans un pays comme la France où la mobilité est importante, les valeurs familiales des territoires régionaux – a fortiori nationaux – subsistent. C’est ainsi que, même en adoptant un mode de vie moderne – famille conjugale et mobilité –, l’Allemagne et le Japon restent marqués par les valeurs « souche » (chapitre 16), ce qui peut en partie expliquer leur déficit de natalité. Si la famille nucléaire est par nature plus instable, la liberté de chacun impliquant la possibilité assez immédiate de divorcer, elle est aussi, et paradoxalement, plus portée à la procréation – au modèle économique allemand fait face le modèle démographique français, mais le modèle économique germanique s’appuie sur un modèle éducatif incitant à l’emploi industriel (p. 400), donc sans stratification éducative évidente.... Le problème, selon l’A., tient au fait que les valeurs d’autorité et d’inégalité dans les pays de tradition familiale « souche » ont modelé l’Union européenne et la zone euro (chapitre 17) – la crise grecque de 2015 n’a montré qu’une chose : un déni de démocratie pour imposer la marche forcée à une population dominée.

Le dernier chapitre du livre s’attache à analyser deux grandes sociétés communautaires : la Russie et la Chine. La Russie post-communiste a inversé sa courbe de mortalité infantile, enrayé la chute de la fécondité et voit, comme dans tout pays occidental, la réussite éducative des femmes et le déclassement à venir des hommes (p. 454), révélant en cela un dynamisme certain. Malgré cela, elle reste de par sa culture une antithèse du monde anglo-américain, c’est pourquoi la liberté brandie comme un slogan par les Américains ne prend guère sens même après le communisme : le glissement inégalitaire des États-Unis a reconduit l’écart idéologique d’antan entre la Russie de Poutine et les États-Unis d’Obama (p. 455). La Chine, quant à elle, reste dans une dynamique patrilinéaire qui ne sera pas sans entraîner de graves déséquilibres, le sex-ratio étant très défavorable aux filles, éliminées dès avant la naissance désormais, cette « dynamique » s’étendant à la Chine du Sud comme elle s’étend de l’Inde du Nord vers le sud (p. 466). Concernant ce pays, le jugement de Todd est sans appel : « souffrant d’un fort déséquilibre démographique, subissant la montée des inégalités dans le contexte d’une culture égalitaire : avec ses 1,3 milliards d’habitants, la Chine sera l’un des grands pôles d’instabilité mondiale en ce début de IIIe millénaire » (p. 468).

Emmanuel Todd conclut son livre en deux temps : un envoi de quelques pages où il dit à nouveau son projet humble de décrire un monde hétérogène tandis que la globalisation est pensée dans le cadre d’un monde supposé homogène ; un post-scriptum sur l’avenir de la démocratie libérale pour insister à nouveau sur le problème posé par la stratification éducative actuelle qui fracture les sociétés occidentales : « Plus une société est au départ égalitaire, démocratique de tempérament, plus l’idéal méritocratique y sera fort, et – c’est ici que le paradoxe est dévoilé – plus la perversion inégalitaire engendrée par accident sera puissante » (p. 481). À l’opposé d’une attitude souvent provocatrice et arrogante sur les plateaux de télévision, cette ultime conclusion donne à lire la mise en garde d’un chercheur engagé très éloigné du donneur de leçons – sera-t-il seulement lu par quelque gouvernant ? Ce livre montre une nouvelle fois que sa vision du monde détonante provient tout simplement de la position stratégique « infrastructurelle » qu’il occupe, c’est pourquoi il est tout à la fois historien, anthropologue, démographe, sociologue, économiste et politologue.  

Il pourrait en être de la théorie des structures familiales de Todd comme de la théorie de Freud : un refus pur et simple d’admettre que nous ne sommes pas des individus libres et conscients de toutes nos décisions et actions. No man is an island/ Entire of itself (Nul homme n’est une île, un tout en soi), écrivit le poète élisabéthain John Donne.

Emmanuel Todd, Où en sommes-nous ? Une esquisse de l’histoire humaine, Paris, éditons du Seuil, 2017, 482 p. 25 euros.

P.S : une version complète de ce compte rendu est disponible sur le site du Cercle d’études toddiennes.

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