Place de Chine

Roland Hélié compile des instants, des fragments, liste des «j'ai oublié» comme un Perec à rebours, écrit des litanies de villes et «destins exemplaires» comme d'autres des vies minuscules, des nouvelles en trois lignes (ou plus, mais toujours moins d'une dizaine), trait précis et dense sous la brièveté. On pense à Félix Fénéon, à Perec donc, à Michon ou à Georges Perros, à la croisée des Papiers collés, des Poèmes bleus ou d'Échancrures. On y pense non parce que Place de Chine serait un «à la manière de» mais parce que ce livre, si difficilement identifiable, collectionne, diffracte, diffuse, infuse :

«J'ai oublié les titres, les auteurs, la substance, le sens, l'intérêt -que sais-je encore?- d'une fraction importante des livres que j'ai lus. Ai-je conservé, par-devers moi, ce qui semble m'avoir échappé?»

«Ces oublis me poursuivent, me charpentent, ainsi font les os, persistent. Et décalcifient».

Place de Chine est un texte souvent poétique, souvent drôle: ainsi ces Poèmes des noms, et le «À Vincent Faucherre, je dois prêter Shoah, de Claude Lanzmann mais je ne l'ai pas encore acheté» ou ces femmes et muses d'autres artistes (Malherbe, Rembrandt, Sade...) qui auraient refusé d'épouser le narrateur (Livret de famille), en 1581, 1632, 1763... jusqu'en 1985, Florence qui épousa «mon alter ego, l'ami de toujours, Jean-Cyrille Coutin». L'ironie, la dérision, politesse des petits désespoirs.

Récrire l'histoire, s'immiscer, Fictions, croiser imaginaire et réel, coudre poétique et loufoque, décaler: Roland Hélié (dé)place et chine dans ce curieux ouvrage, nous menant d'un récit d'origines incertaines à un présent tout aussi morcelé: «La vérité reste mouvante, insaisissable, toujours ailleurs».

L'inventaire formel est une invitation à «visiter le livre», pièce après pièce, comme un labyrinthe pour découvrir, à notre tour, «la multitude de replis et de clôtures, de refuges et d'échappées, de lourds secrets que dissimulait l'écrit».

«De l'écriture a pu advenir ici ou là, sans que l'on sache ni tout à fait pourquoi, ni tout à fait comment. On sait précisément qu'elle ne rendra compte de rien, qu'écrire est un acte banal, dérisoire, irresponsable et urgent. Qu'il s'agit simplement de soustraire à l'avenir pour ajouter au passé».

Place de Chine, un memento, un «si j'avais été», un «hors champ». De quoi ne jamais plus «oublier» le terme invente dans celui d'inventaire.

 

Roland Hélié, Place de Chine, Éditions Rue Fromentin «La Contre-Allée», 60 p., 7 €

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