Christine Marcandier
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Billet de blog 7 nov. 2013

David Plante et son amant pur

Philip Roth a qualifié l’œuvre de David Plante de « plainte dévastatrice et résolument intime », une phrase qui prend tout son sens avec L’Amant pur, sous-titré Mémoires de la douleur, hymne à l’homme aimé et perdu.

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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Philip Roth a qualifié l’œuvre de David Plante de « plainte dévastatrice et résolument intime », une phrase qui prend tout son sens avec L’Amant pur, sous-titré Mémoires de la douleur, hymne à l’homme aimé et perdu.

 « Nikos Stangos est mort le 16 avril 2004 » : c’est sur cette phrase d’une violence terrible dans sa banalité que s’ouvre L’Amant pur, du titre d’un poème de Nikos. Le constat est insupportable : 40 années d’amour barrées d’un trait par le cancer (poumons, colonne vertébrale, cerveau). Commence non le deuil mais le « grief » pour reprendre le sous-titre original, cette douleur qui va de l’exaspération à l’auto-apitoiement, en passant par le deuil et le chagrin — une gamme que parcourt ce tombeau à l’amant perdu, à jamais aimé, la terrible « mécanique de deuil intérieur », les « éclats d’un tout ».

« Peut-être que de tous ces fragments

Emergera un jour le présent, non impératif

Mais simplement présent »

(Nikos Stangos)

© 

Dans Becoming a Londoner, journal qui vient de paraître (octobre 2013), une chronique intime et mondaine tenue pendant ces quarante années de vie commune, David Plante raconte son Swinging London les amitiés avec les poètes et artistes des années 60 et Nikos toujours, sa rencontre avec le compagnon d’une vie. Dans L’Amant pur — paru en 2009 aux Etats-Unis, que publié aujourd'hui en français dans la formidable collection "Feux Croisés" —, c’est David et Nikos, 1965, une focale intime, resserrée sur le couple et la douleur de la perte. Il lui fallait, explique l'écrivain américain dans le Prologue de ces Mémoires, « rédiger séparément — désormais détachés de ma vie quotidienne, ils gravitaient dans la sphère du deuil — les pensées et les sentiments qui m’avaient habité ». Puisque Nikos n'a pu le faire :

« Dans l'un de tes carnets de notes que j'ai retrouvés,

tu as écrit un poème intitulé :

L'Amant pur

tu as barré le titre.

La dernière ligne de ce poème, également barrée, était :

Je vous en prie, laissez-moi donner un sens aux fragments »

David reprend le fil des notes de Nikos, fait un récit de ce titre, refuse les mots barrés et l'inachevé de la mort.

Nikos Stangos and David Plante in 1966 © 

Mais comment dire l’insoutenable et l’indicible ? L’écrivain remonte le fil des souvenirs, il faut revenir à l’origine : leur rencontre mais aussi l’histoire familiale de Nikos Stangos, son ascendance grecque, la Grèce qui depuis toujours « avait alimenté nombre de mes fantasmes », la Grèce littéraire. La mythologie sera la béquille de David Plante, jusqu’à confier l’amant à Apollon, « transporté » sur le char du soleil « où que ce soit ». Jusqu’à voir dans ce livre de fragments une « amphore grecque, invisible, plus grande que tous ses fragments assemblés, reproduisant l’ensemble invisible plus grand ». Les chapitres suivent l’alphabet dans ses douze premières lettres (de l’alpha au μῦ), pas d’oméga pour clore (dire refus de toute fin ? suggérer que Nikos vit en David et à jamais dans ce livre ?) et les mots anglais sont accompagnés de phrases grecques, sans traduction, signe d’une présence / absence, d’une inspiration permanente, de ce « tu » désormais parti, auquel s’adresse l’écrivain.

« Tout sentiment et toute pensée, tout est absent en ton absence, alors pourquoi cette absence totale de pensée et de sentiment est-elle si puissamment une présence — la tienne ? »

Le livre est fragmenté, seul forme possible pour dire le manque, les blancs trouent la page, travail de la mémoire et du souvenir, béance du deuil. Le livre est « une élégie déchirante au plus profond de l'intimité » (Philip Roth), il « pose l'ultime question du genre humain : comment survit-on à la douleur de la perte ? » (Siri Hustvedt). La fragmentation s'impose malgré la volonté de retrouver la ligne d'une vie, comme cette coupure, brutale, au beau milieu de l'alphabet : comment poursuivre, sinon dans la réitération, inlassable, de la pureté de cet homme, de son amour, de sa vie, de sa poésie ? Pourtant David Plante ne reculera pas non plus devant la description de l'agonie, la chimio, le corps qui se dégrade, le pire (« la beauté du corps est son plus grand mensonge ») ; mais pour en revenir à cette pureté, clé d'un homme et d'un amour absolu : « l'endeuillé prie pour que le deuil vienne et le purifie », l'endeuillé écrit, revient aux origines, puisque « la mort ne réunit personne avec personne et n'aime personne ».

« Alpha » est l’enfance grecque de Nikos, durant la guerre, la maison familiale occupée par les Allemands puis par les Anglais, les études, la passion pour la musique, la philosophie, la poésie, la découverte de l’homosexualité. Puis David Plante raconte les départs : pour l’Amérique d’abord, la poursuite d’études littéraires malgré la volonté familiale que Nikos soit médecin, l’amitié avec des peintres et écrivains grecs puis Londres. Nikos a 28 ans et David Plante entre dans sa vie et le « je » commence à accompagner le « tu », dans cette « longue conversation intime » qu’est l’amour pour Nikos.

L'amour, dès l'origine, est lié à l'écriture : Nikos travaille dans le monde du livre, il est le premier « à me prendre au sérieux en tant qu'écrivain », et cette déclaration sublime à l'epsilon de l'alphabet intime : « tu ne m'as jamais limité à ce que tu espérais de moi ». Nikos écrit lui-même des poèmes, des essais. Les livres seront aussi leur avenir, leur legs :

« Quel était notre futur ensemble, celui de deux jeunes hommes qui, amoureux l'un de l'autre, de cet amour de même sexe, n'auraient jamais de descendance, ne produiraient pas d'autre génération ? Y avait-il quelque chose, dans notre amour, qui se justifiât ? Fallait-il au contraire se contenter de l'expérience au-delà de la raison, au-delà de l'inexplicable ? Y a-t-il quelque chose de tragique dans l'amour d'un homme pour un autre homme si, en effet, l'amour survit à l'absence de descendance et se recentre sur lui-même, sur une possession mutuelle, un pacte suicidaire qui condamne l'amour à être sa seule et propre fin ? »

Cet amour est aussi l'expérience d'une altérité absolue : moins celle de l'homosexualité que celle de l'exil, double, le Grec et l'Américain à Londres, « tous deux étrangers en Angleterre » qui finissent par fonder, dans et par leur amour, leur « propre pays, un pays doté de sa propre histoire. »

Chaque chapitre est surmonté d’une réflexion sur le deuil, la croyance de chacun que sa peine est « unique », la manière dont la mort oblige à un retour sur soi, est la mise à l’épreuve de sa vérité. C’est aussi le deuil comme fiction de l’autre : au souvenir se superpose le fantasme de rencontres potentielles, antérieures, dans une librairie de Boston dans laquelle Nikos travaillait et David se rendait : « t’ai-je acheté un livre, un jour ? Ai-je projeté sur toi mes fantasmes, voyant en toi ce bel étranger imaginaire qui allait tout représenter pour moi ? ». Nikos est l’amant pur, qui donne sens au temps, du passé (en attente de sa présence) à quarante années d’un amour à jamais présent, jusqu’à un avenir qui, jamais, ne pourra se penser sans lui. Ces Mémoires de la douleur, capitales, sont d’une beauté infinie, celle de la présence « pure » que confèrent la mort et son envers absolu : la littérature.

  • David Plante, L’Amant pur, Mémoires de la douleur, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Amélie de Maupeou, Plon, « Feux Croisés », 132 p., 14 € 90
  • Lire un extrait
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Dans le Bookclub, le précédent roman de David Plante traduit en français, American Stranger.

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