Jean-Philippe Cazier, détruire, dit-il

Ce texte & autres textes de Jean-Philippe Cazier naît du silence, d’un silence paradoxal, noir : il est deuil et fuite, « commencé en silence », poursuivi par syncopes. Il est texture, tissu, trouées, volonté d’échapper à cet espace « où aucun mot ne parle plus ».

Ce texte & autres textes de Jean-Philippe Cazier naît du silence, d’un silence paradoxal, noir : il est deuil et fuite, « commencé en silence », poursuivi par syncopes. Il est texture, tissu, trouées, volonté d’échapper à cet espace « où aucun mot ne parle plus ».

Comment alors parler de ce Texte et autres textes sans figer ses lignes de fuite ou combler ses failles, sans créer une continuité syntaxique qui n'est pas ? Comment rendre ce qui s’énonce par fragments et « molécules », « silhouette d’une langue en fuite » ? Comment dire, avec ses propres mots, une langue qui se gagne sur le blanc et le noir, par à coups, répétitions lancinantes et additions de parenthèses parfois inachevées ou explorations typographiques — un texte qui est, retour à l’étymon, tissu et « nappe », « texte-nuit », dérive et traces, écrit « ailleurs », tendu vers un futur, celui de « vos rêves ». Au bord de l’effacement, gagné sur la destruction, « un chemin ouvert », vers le désir, une ondulation sonore, l’absente de tout bouquet : la voix est résistance, volonté de ne pas s’éteindre, souffle incarné.

Jean-Philippe Cazier nous plonge, littéralement, dans une langue qui est expérience, sans marge ni repère, dans ce livre qui ne répond à aucun genre connu, ni prose ni vers, tenant des deux, ni journal ni essai — il « n’a pas été rédigé par un scribe-grammairien », n’en demeure pas moins « histoire de ma vie », « roman d’un inconnu » — certainement pas fiction sinon dans la construction langagière d’un espace possible pour que la voix surgisse et advienne. Contre un langage qui serait bruit, parole gelée ou creuse, « ce texte » — singulier dans ses pluriels — « Ne parle pas » « Sauf, de la voix » « D’un monde possible ».

Adresse d’un rêveur à d’autres rêveurs — qui devront imaginer sa « clé » —, Ce texte & autres textes doit être déchiffré « comme une langue étrangère » pour celui qui la parle comme celui qui la lit, dans cet entre-deux que construisent mots et blancs, quête d’un « Etranger insaisissable » qui serait notre monde commun, lieu d'une rencontre. Une fois les repères oubliés, une fois franchies ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible comme l’écrivait Nerval du rêve qui est une seconde vie, on entre dans l’infini d’une bibliothèque, Reverdy, Duras, Mandelstam, Poliakoff, Mallarmé, d’une galerie (Rothko, Nicolas de Staël, Soulages, Hartung, Pollock…), d’une partition musicale — dans cet espace du livre qui est mémoire et bibliothèque, chair des mots et des sons, « limite effilée », un tableau aussi, à la Malevitch « — « effacé englouti » —, illimité translucide de vibrations englouties », un texte extrait du réel et effacé « pour resurgir à nouveau, à l’instant où la lecture traverse, le texte sans cesse

effacé et présent, ouvert dans

l’illimité… »

  • Jean-Philippe Cazier, Ce texte & autres textes, Al Dante, 72 p., 9 €

Jean-Philippe Cazier est poète, traducteur et écrivain. Il contribue très régulièrement au Bookclub de Mediapart comme à sa très riche Edition Gilles Deleuze aujourd’hui.

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