L’homme dans un continuum

Dans un ouvrage dense et rempli d’enseignements, le primatologue canadien Bernard Chapais propose de situer l’évolution sociale des hommes dans celle de ses plus proches parents, chimpanzés et bonobos. Où l’on découvre que renier sa nature revient aussi à renier une part de la culture…

La lecture de l’ouvrage de Bernard Chapais, d’abord publié aux Etats-Unis sous le titre de Parenté primitive, pourrait débuter par la dernière phrase : « La fin du xxe siècle aura vu la dichotomie nature-culture parvenir à l’obsolescence » (p. 306). Primatologue de l’Université de Montréal, l’A. fait la démonstration que les deux espèces les plus proches de l’homme, partageant avec lui un ancêtre commun (Pan-Homo), ne sont pas « tout-nature » puisqu’elles vivent en groupes en ayant développé des comportements sociaux et culturels qui ne sont pas si étrangers aux sociétés humaines. Ainsi, à partir de ces comportements, on peut voir apparaître les soubassements naturels de règles culturelles humaines. Comme aime à l’écrire Chapais : « en dissociant biologie et culture (…), on fait de la culture une entité autonome qui a ses propres déterminants et qui flotte au-dessus de la nature humaine » (p. 297).

pan-homo

Pan-Homo n’était pas incestueux…

L’erreur fondamentale de Claude Lévi-Strauss pour établir les structures élémentaires de la parenté humaine, dans laquelle s’ancrait le point de départ de ses réflexions, aura été d’établir le tabou de l’inceste en tant que marqueur culturel déterminant et décisif. Dans ses écrits, l’anthropologue français a souvent critiqué l’inconscient freudien et la psychanalyse dans son ensemble tout en reprenant l’idée d’un désir incestueux naturel lui-même enchâssé dans des considérations d’ordre philosophique faisant de l’homme un empire dans un empire. Sans remettre en cause le complexe d’Œdipe, qui est de l’ordre de la psychologie de l’enfant et individuelle, on peut avec un primatologue mettre enfin en exergue l’effet Westermarck qui relativise considérablement l’évitement de l’inceste (p. 105).

Chez l’homme comme chez les autres primates, la proximité parentale génère de l’inhibition sexuelle, ce qui induit que deux enfants non apparentés mais grandissant ensemble auront peu de désir l’un pour l’autre une fois adultes – alors qu’ils auront pu partager des jeux d’éveil à la sexualité – tandis qu’un frère et une sœur élevés séparément pourront être troublés l’un par l’autre en se retrouvant plus tard. L’interdit culturel se chargera alors d’empêcher leur union malgré cette attirance naturelle. Pour le dire autrement encore, la gêne sexuelle entre deux personnes ne provient pas d’un lien fraternel théorique mais d’une familiarité quotidienne entre deux êtres élevés en tant que/comme frère et sœur. Un exemple éclairant a d’ailleurs défrayé la chronique en Allemagne il y a quelques années :

« Patrick S. et Susan K., 30 et 22 ans aujourd'hui, ont déjà quatre enfants. Mais la relation qui les unit depuis six ans perturbe l'Allemagne, et bien au-delà. Patrick et Susan sont frère et sœur. S'ils ne portent pas le même nom, c'est qu'ils n'ont pas grandi ensemble. Patrick, à peine âgé de 4 ans, a été placé dans une famille d'accueil, qui l'a finalement adopté et lui a donné son nom. Susan, après avoir été elle aussi brièvement placée, a finalement grandi avec leur mère, à Leipzig, et n'a appris l'existence de son grand frère qu'à 16 ans. Patrick en a alors 23 et veut connaître ses vrais parents (…). Peu de temps après avoir réuni ses deux derniers enfants, la mère de Patrick et Susan, cardiaque, succombe à son tour d'une attaque. Le frère et la sœur, quasi inconnus l'un à l'autre, se retrouvent sous le même toit, seuls au monde. Et tombent amoureux. « Tout simplement », comme le répète Patrick aujourd'hui » (Source : Le Parisien, 10 mars 2007). Autre exemple tout récent en France : « Quand ils sont tombés amoureux en 2006, Hervé et Rose-Marie ignoraient qu'ils avaient la même mère. Placés rapidement chacun dans une famille d'accueil, ils avaient été élevés sans se connaître... Jusqu'à ce que leurs pas se croisent. Trois ans plus tard, le 5 mai 2009, la petite Océane naissait alors qu'Hervé et Rose-Marie ne savaient toujours pas qu'ils étaient frère et sœur » (Source : Le Parisien, 20 septembre 2017).

… mais exogame et patrilocal

La démarche scientifique de l’A. est phylogénétique et non fonctionnelle, c’est-à-dire que l’évolution des espèces se comprend les unes par rapport aux autres. L’espèce humaine, en tant que descendante d’un ancêtre Pan-Homo n’ayant vraisemblablement pas de relations incestueuses dans ses groupes multi-mâles et multi-femelles, ne pouvait assurément que confirmer cette inhibition sexuelle, voire la renforcer. Il en est de même avec l’exogamie se substituant à une simple exoreproduction de départ, c’est-à-dire le fait que les femelles quittent leur groupe pour en intégrer un autre à l’âge adulte. Les groupes sont donc patrilocaux puisque les mâles restent, le transfert des femelles devançant l’échange des femmes théorisé naguère par Lévi-Strauss. Le modèle évolutionniste progressivement dévoilé dans le livre permet donc de relativiser toute idée d’un quelconque matriarcat originel étant donné que « la matrilocalité ne peut pas avoir été le mode ancestral de résidence des homininés » (p. 271).

De même, ce ne seraient pas les soins nécessaires à l’enfant sur la longue durée qui auraient fait exister le couple, ce serait le lien reproductif durable qui aurait précédé les soins paternels (p. 201). Toujours se basant sur l’observation des chimpanzés et des bonobos, la coordination des mâles pour la chasse serait apparue très tôt (p. 222), et la monogamie aurait précédé la coopération économique entre mâles et femelles, coopération efficace induisant non un partage égal des tâches, tel qu’il est réclamé aujourd’hui, mais une répartition des tâches : « certaines distinctions biologiques entre les sexes expliquent des différences dans les activités alimentaires chez le chimpanzé (…), il est plus productif pour les mâles et les femelles de concentrer leurs activités de subsistance dans différentes sphères ; en d’autres mots, la spécialisation sexuelle est adaptative » (p. 225-226).

Homo Sapiens a encore bien du chemin à faire

Le propos du livre n’était pas d’évoquer des questions en dehors de l’organisation sociale dans le cadre de la parenté, mais on peut regretter qu’il n’y ait pas au moins quelques lignes sur les relations entre les sexes, d’autant plus que celles-ci varient beaucoup entre les trois espèces. Visiblement, pour sortir de la rivalité entre mâles pour la domination des femelles telle qu’existant chez les chimpanzés, bonobos et hommes ont apporté des solutions distinctes : le couple conjugal pour les seconds, une organisation assez matriarcale chez les premiers, malgré le fait que les femelles quittent leur groupe originel. Or, on le sait, la conjugalité des seconds n’a pas réglé la violence entre hommes et de ceux-ci vis-à-vis des femmes, alors que la pacification des mâles par les femelles chez les premiers est réelle. Mais cette pacification par la sexualité n’est guère envisageable pour une espèce qui a développé le lien conjugal, lien ayant bien des avantages mais aussi le désavantage d’être exclusif et, donc, de générer de la jalousie et de la violence.

Bernard Chapais, Aux origines de la société humaine. Parenté et évolution, Paris, éditions du Seuil, 2017, 360 p., 24 euros.

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