Egypt Farm (Rachel Cusk)

Rachel Cusk est un écrivain britannique, née en 1967, auteur de sept romans (le premier paraît en 1993, Saving Agnes), dont deux seulement ont été traduits en France. Elue parmi les vingt meilleurs jeunes romanciers britanniques par le magazine Granta, en 2003, en compagnie de Robert McLiam Wilson, elle a fait parler d’elle en France à la rentrée 2007, avec la parution de Arlington Park (L’Olivier, disponible en Point Seuil), description satirique de la banlieue londonienne, saluée pour son style à la Virginia Woolf revisitée par les Desperate Housewives.

Rachel Cusk est un écrivain britannique, née en 1967, auteur de sept romans (le premier paraît en 1993, Saving Agnes), dont deux seulement ont été traduits en France. Elue parmi les vingt meilleurs jeunes romanciers britanniques par le magazine Granta, en 2003, en compagnie de Robert McLiam Wilson, elle a fait parler d’elle en France à la rentrée 2007, avec la parution de Arlington Park (L’Olivier, disponible en Point Seuil), description satirique de la banlieue londonienne, saluée pour son style à la Virginia Woolf revisitée par les Desperate Housewives.

Egypt Farm, publié un an avant Arlington Park en Angleterre, vient de paraître en France, toujours aux éditions de L’Olivier, roman dans une veine tout aussi acerbe et ironiquement désespérée que Arlington Park, mais livrant cette fois un point de vue masculin sur la mécanique des sentiments, le rouage des (des)illusions, la perte des mythologies adolescentes.

Michael découvre Egypt lors de la fête d’anniversaire donnée par Caris, sœur de son ami Adam Hanbury. Egypt. Le nom sonne comme une énigme et une évidence. Rien ne l’accompagne sur le carton d’invitation, « ni adresse, ni plan, ni indications », « tout le monde sait très bien où c’est ». Michael accompagne Adam à la fête et découvre un lieu proprement magique, dans un paysage qu’il lit comme un palimpseste : l’herbe y est « pareille à du feutre et les ombres à de l’encre bleu sombre », la route qui mène à Egypt est « pareille à une phrase sans intérêt, décousue, échouant à transmettre une information ou à se conclure de façon sensée ». La maison tout entière lui semble un « musée excentrique », accumulation d’objets, d’êtres, d’animaux, elle semble enfermer un secret, transpirer la magie ou le fantastique. Le titre anglais du roman, In the Fold, rend magnifiquement la polysémie du lieu, enclos à moutons – Egypt est une ferme, Michael participera à l’agnelage – bercail, pli d’un papier ou plissement de terrain, à l’image de la table, au centre de la pièce principale, usée, à la surface « couverte de cicatrices, polie telle la peau, elle paraissait onduler un peu, comme si elle était une matière vivante, présence vivante dans la pièce ».

Michael éprouve un véritable coup de foudre pour Egypt et ses habitants : Paul, le patriarche, sa seconde épouse, Vivian, leurs enfants, la première épouse, Audrey, leurs enfants, une famille « très inhabituelle », hors des catégories, des convenances. Il vit une expérience magique et initiatique en embrassant Caris au centre d’un cercle de chênes, s’imaginant l’épouser et, avec elle, Egypt et toute la famille.

Mais la vie éloigne Michael de cet univers enchanteur, le fige dans une vie morose, désenchantée avec Rebecca et leur fils Hamish, avec la sensation d’aimer par obligation et non par choix, de subir. Un matin, il manque se faire écraser par la chute du balcon de leur maison, un « grand machin ornemental d’architecture géorgienne » :

« Le balcon tomba juste derrière moi. L’impact fut si formidable qu’il ne fit pratiquement aucun bruit. Il produisit une sorte de vide ou de lacune dans le temps ».

La chute du balcon est paradoxale : « formidable » et silencieuse. Un (non) évènement, à l’image de toutes les péripéties de ce roman étrange, ou de la route qui mène à Egypt, « échouant à transmettre une information ou à se conclure de façon sensée ». Un roman de la modalisation, du « sembler être », du « pareil à », un « pareil » récurrent dont Rachel Cusk creuse les dissemblances…

Michael décide de retourner à Egypt, avec son fils. Ce retour pourrait être pour lui une manière de reprendre sa vie en main, d’aller de l’avant en recomposant avec son passé. Accepter la proposition d’Adam de revenir à Egypt, une dizaine d’années plus tard, est comme « un étrange frisson : une impulsion, comme une lumière, qui parcourut tous mes membres, illuminant de grands pans d’ennuis ».

De fait, le retour sera le chemin de la perte des idéaux et des illusions, la découverte de l’envers du décor, des non-dits de la famille Hanbury, des secrets d’Egypt. Parallèlement, il conduira Michael à tenter de percer le secret du mutisme de son fils, les raisons pour lesquelles il semble « réglé sur une autre fréquence ». De désillusions en découvertes peu reluisantes, c’est un monde qui s’écroule peu à peu, formidable et silencieux, à l’image de ce balcon baroque et inutile.

La prose extrêmement dense de Rachel Cusk sert un texte caustique, sans concession, d’une poésie sombre, presque morose. Egypt Farm est un roman des êtres, aux douleurs intenses et tues, mais aussi un roman des lieux. Les maisons — Egypt, mais aussi celles de Michael, d’Adam, des parents de Rebecca —, le temps, la mer sont des acteurs du drame, témoins et métaphores d’une atmosphère opaque, poétique, épaisse, suffocante.

Tout le roman est construit à travers le prisme subjectif de Michael, narrateur à la première personne. Il est le lien des différents personnages et lieux, il porte un regard paradoxal sur les êtres et les choses, pince sans rire, d’une acuité féroce mais paradoxalement, il demeure dans l’observation, le constat, comme absent de lui-même, absent au monde, mené, ballotté, sans jamais parvenir à une élucidation de ses propres sentiments.

Egypt Farm est un roman qui, au-delà de sa critique acerbe du conformisme d’êtres en apparence bohèmes — le secret de la famille Hanbury est la clé des dernières pages —, s’interroge, avec une acuité impressionnante, sur la vérité des êtres. Une citation de Tchekhov (La Cerisaie) le signale dès l’épigraphe :

« Quelle vérité ? Vous, vous voyez la vérité et la contre-vérité, et moi, on dirait que j’ai perdu la vue, je ne vois rien ».

C’est à travers Michael que le lecteur découvre l’univers d’Egypt Farm, un Michael qui semble ne jamais adhérer au sens premier des choses, comme le montrent certains dialogues retranscrits dans leur incongruité, le signifiant lui échappant : « leurs voix semblaient agiter en surface une torpeur au fond de laquelle j’étais allongé, indifférent, comme un objet qui aurait glissé hors des limites de la lumière et serait tombé loin d’un tapage à la fois mystérieux et dépourvu de sens ».

Où et comment trouver une vérité sur soi et sur les autres ? Telle semble l’interrogation centrale de ce livre. Où est l’image objective d’un lieu, dans « l’agréable tableau d’excentricités » que construit notre imaginaire ? sans doute pas, le lieu est paré alors de vertus magiques et inexistantes. Dans la gravure sombre et desséchée de nos désillusions ? pas plus, sans doute. Chaque personnage s’interroge sur sa nature, son essence, tente de se définir et échoue à se trouver un centre. Les relations aux autres ne sont pas moins labiles : Rachel Cusk sonde la manière dont on construit une image de soi dans le regard des autres ou dans son propre discours, s’analyser revenant à se façonner. Comme le dit Michael de sa femme Rebecca, « pour moi, ces crises d’autodescription étaient ce qui s’approchait le plus chez elle de l’acte créatif. C’était elle-même qu’elle créait ».

Le constat est amer, terrible, tout autant ontologique que sociologique. Dans la famille d’Adam, comme dans celle de Rebecca, l’anticonformisme, le refus des règles et des catégories, la manière de vivre dans et par le regard que les autres portent sur l’excentricité créent des ravages. Cette filiation fondée sur le flou, les non-dits, un maquillage des faits, des secrets de famille est une des sources des névroses de Rebecca, des femmes de la famille Hanbury, ou même de la génération suivante, Hamish, fils de Rebecca, à la limite de l’autisme, ou Toby, fils de Laura, qui blesse son frère d’un coup d’arbalète… Une comédie humaine sinistre, en somme, déréglée, opaque.

Tous semblent perdus dans leurs conjectures, leurs errements identitaires. Le visage d’Audrey laisse voir « son étrange effort pour prendre conscience d’elle-même », Vivian prend conscience qu’on agit parfois en étant « tout à fait à côté de soi-même », Rebecca vit un moment dans l’illusion d’avoir trouvé en Michael la clé de son être :

« Je songeais parfois que Rebecca avait vu en moi la possibilité de s’amender, sinon d’échapper complètement à elle-même, elle m’avait vu, tel un pays nouveau, prospère, sans passé, comme l’Australie, où elle pourrait émigrer afin d’oublier ses problèmes. Elle parlait avec moi de ces soucis, qui touchaient principalement à son enfance et sa famille. J’étais incapable de les résoudre ou peut-être simplement de les écouter et d’y réagir correctement, je les supplantai donc bientôt pour devenir moi-même le problème ; la laissant, je suppose, avec un sentiment confus de nostalgie pour les problèmes originaux et avec l’idée qu’en s’alliant à moi elle avait en quelque sorte trahi les choses qu’elle aimait ».

Les personnages du roman semblent tous pris dans leurs suppositions, dans un balancement tragique entre l’idée qu’ils se font des choses et leur réalité, englués dans ces vérités subjectives et fluctuantes, entre illusion et désespérance. Paul, le patriarche d’Egypt, le condense en une phrase, dans une conversation avec Michael, lui parlant de la ville où ce dernier s’est établi avec Rebecca : « j’ai toujours aimé l’idée de Bath. Mais la réalité n’a jamais été à la hauteur ».

Le roman de Rachel Cusk offre des portraits d’une précision psychologique clinique, nimbée d’une poésie dense. La vérité est sans cesse ailleurs, jusqu’au choc des vérités finales sur Egypt, « nid de vipères », qui sans doute ne viendront rien résoudre. Comme le dit Adam, après la grande scène de révélations, « la maison dégage une atmosphère différente. Elle est redevenue comme avant ». Tout se reconstruit sur de nouveaux silences, de nouvelles douleurs muettes, de nouveaux arrangements avec la vérité. A l’image de la table au centre d’Egypt, « couverte de cicatrices » et « polie telle la peau ». Quelles vérités, d’ailleurs ? Rebecca le dit à Michael, dans une lettre, « tu sembles croire qu’il y a d’un côté les mauvaises choses et de l’autre les bonnes alors que la vérité est qu’il n’y a que des sentiments. Il n’y a que l’émotion et l’émotion est ce pour quoi tu n’es pas doué ».

Egypt Farm est un roman des illusions perdues et de la confusion des sentiments. Insidieux, envoûtant, âpre, fascinant dans son art du détail, l’épaisseur soudaine de remarques sur une odeur, un son, un sentiment fugace. Un roman exigeant et intransigeant, entre trahisons et frustrations, amer. A ne pas manquer.

Rachel Cusk, Egypt Farm, traduit de l’anglais par Justine de Mazères, éditions de L’Olivier, 2008, 21 €.

Egypt Farm (Rachel Cusk)

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