Arrêter d'écrire

Curieux petit livre au drôle de titre. D’abord parce que ce double infinitif, «arrêter d’écrire» impose une durée, montrant bien que la décision et l’entreprise sont complexes. Et qu’il est loin d’être un impératif que s’adresserait «Écrivain», narrateur de certaines des phrases qui composent cet ouvrage étrange - on devrait dire qui ouvrent cette composition étrange, cet assemblage.

Curieux petit livre au drôle de titre. D’abord parce que ce double infinitif, «arrêter d’écrire» impose une durée, montrant bien que la décision et l’entreprise sont complexes. Et qu’il est loin d’être un impératif que s’adresserait «Écrivain», narrateur de certaines des phrases qui composent cet ouvrage étrange - on devrait dire qui ouvrent cette composition étrange, cet assemblage.

Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas d’arrêter de lire, au contraire…

Il faudrait plutôt se précipiter sur ce texte, paru à la rentrée 2007, délice d’autodérision, d’érudition décalée et d’anecdotes, sous forme de listes, d’inventaire, de collection. Un catalogue des manières possibles d’arrêter d’écrire, le plus souvent, tout bêtement, parce que l’écrivain est mort. Un florilège de faits bizarres, stupides, incongrus ou édifiants qui prend la forme d’un monologue intérieur (celui de «Écrivain»), celui d’un auteur las du fait littéraire, de ses comédies, de ses douleurs et artifices.

Un «comment en finir ?» en quelque sorte. En finir avec la vie et Arrêter d’écrire doit à peu près répertorier toutes les manières de le faire mais aussi en finir avec une forme, un genre : le roman, comme le souligne le titre original : This is not a novel. C’est dire si la traduction du titre en français est mauvaise : d’abord parce qu’elle fait passer le motif unificateur du livre pour essentiel alors qu’il n’est que prétexte à un renversement des codes du roman, des jeux traditionnels de la narration – linéaire, logique, circonstancié – et à un bouleversement complet des horizons d’attente du lecteur. Et les dés sont pipés, comme l’aurait dit Magritte, vers lequel le titre original louche allègrement.

Le lecteur, donc, se trouve face à un collage, un assemblage. Les lignes se succèdent, brèves, cadencées, condensées : anecdotes, «curiosités littéraires» – et David Markson ne se prive pas, en un second degré absolument savoureux, de convoquer dans son texte les cabinets de curiosités ou même les toilettes –, compilant des morts d’écrivains, des ironies de la postérité, sous forme de litanie, avec des retours aux mêmes, en des refrains qui sont de vrais running gags.

Au lecteur, déstabilisé, perplexe, de lire entre les lignes, de rassembler les fils, de passer sans crainte du potin le plus insignifiant à l’allusion la plus érudite, pour composer, tout seul – ce n’est pas David Markson qui va le prendre par la main pour traverser ce champ de mines – une sorte d’histoire de la littérature, égoïste, subjective, solipsiste presque. A lui de subir les douches froides, les coulées d’humour noir, de l’abscons au people. David Markson semble ainsi fasciné par la figure de Lady Di, dont il se demande si elle a jamais lu un livre ou qu’il compare, sans sourciller aucunement à… Virgile :

«Deux mille ans avant la princesse Diana, Virgile, en visite à Rome, serait forcé de se réfugier dans les maisons d’inconnus à cause d’admirateurs le harcelant dans les rues.
Et cela alors qu’il n’avait écrit que les Égloges et les Géorgiques, L’Énéide ayant été publié à titre posthume».

On ne saura pas si Virgile était poursuivi par des admirateurs brandissant des bougies dans le vent, mais Markson, qui n’en est pas à un "potin" près, nous révèle par ailleurs que «la sixième épouse de Norman Mailer avait le même âge que sa fille aînée», que «Jorge Luis Borges se remaria à quatre-vingt-six ans», «John Dewey se remaria à quatre-vingt-huit ans», que Charlotte Corday était l’arrière-petite-nièce de Corneille, que «la seconde épouse de Voltaire était la fille de sa propre sœur», il compte le nombre de blessures différentes de L’Iliade, le nombre de morts dans Ulysse ou de personnages dans la Comédie Humaine.

Markson répertorie aussi les convergences de l’histoire, Prokofiev mort le même jour que Staline, Huxley que John Fitzgerald Kennedy. Il catalogue les auteurs qu’il déteste, comme Nabokov, confesse sa difficulté à finir La Cousine Bette (autre leitmotiv du texte), il livre des considérations cocasses sur l’Histoire de l’art, la juxtaposition des remarques composant un humour à plat irrésistible.

Ainsi, après toute une liste de chevaux dans diverses œuvres littéraires, il en arrive à une conclusion loufoque, «s’apercevant vaguement que tous les auteurs jusqu’au siècle d’Écrivain montaient à cheval», puis, deux pages plus loin, après diverses digressions, «Écrivain se rendant aussi vaguement compte que tous ces mécaniciens équestres traversèrent également la vie sans w.c.».

Arrêter d’écrire compile les morts absurdes, comme celle de Tennessee Williams «mort en s’étranglant avec le capuchon en plastique d’un vaporisateur nasal», inscrit celle des génies dans les pandémies («L’épidémie de grippe mondiale de 1918-1919 a fait quarante millions de morts. Dont Apollinaire. Et Egon Schiele»), montre la relativité et la vanité de toutes choses :

«Descartes et Pascal se sont rencontrés deux fois.
Aucun des deux ne fut impressionné».

Tout est ici authentique, attesté. Tout devient pourtant absurde et trouve paradoxalement du sens dans cette absurdité. Ainsi Rembrandt qui travaillait si lentement qu’il lui devenait extrêmement difficile de trouver des modèles («ce qui explique en bonne partie les cent et quelques autoportraits»).

«Thalès de Millet est mort assis en assistant à une compétition athlétique».

Modigliani déclarant «je vais boire jusqu’à ce que j’en crève» et qui meurt «d’une méningite tuberculeuse».

Brecht «mort d’une attaque. Terrifié à l’idée d’être enterré vivant, il avait supplié qu’on lui enfonce un stylet dans le cœur une fois qu’on l’aurait déclaré légalement mort. Ce que fit un médecin présent». S’en souvenir quand on lit, quelques pages plus loin «la rumeur apparemment avérée selon laquelle un médecin pratique une autopsie de l’abbé Prévost après une crise cardiaque – et découvrit que seule l’autopsie l’avait tué».

On pourrait égrener à notre tour ces saillies, ces traces d’une ironie tragique. Humour noir, très noir que celui de David Markson. Aussi noir que la vie est absurde, perfide, oublieuse :

«Huit personnes étaient présentes à l’enterrement de Robert Musil.
F. Scott Fitzgerald est mort après plusieurs crises cardiaques.
Ses derniers relevés de droits d’auteur montrèrent que sept exemplaires de Gatsby le Magnifique s’étaient vendus au cours des six derniers mois».

Rire de mourir, à défaut de mourir de rire, en somme.

Arrêter d’écrire entremêle ces anecdotes – souvent centrées sur la mort – et des réflexions sur l’écriture. Le tout au second degré, à lire en antiphrase. C’est un livre d’humeurs, d’un humour incroyable et décapant, celui d’un amoureux de la littérature ne s’adressant qu’aux happy few de sa trempe.

David Markson poursuit son travail obsessionnel de désossage du roman, de la fiction, déjà à l’œuvre dans La Maîtresse de Wittgenstein. Il mène ainsi un travail sur le fourmillement, les effets narratologiques de la juxtaposition. Avec des thèmes récurrents : la mort, la maladie, les fins, un humour au vitriol. Chaque lecteur construit alors sa propre histoire, en fonction de sa culture, de ses propres référents, de ses lectures.

«Écrivain est très tenté d’arrêter d’écrire.
Écrivain est plus que las d’inventer des histoires.
(…)
Un roman sans la moindre indication d’une intrigue quelconque, voilà ce qu’aimerait inventer Écrivain.
Et sans personnage.
Pas un seul.
(…)
Sans intrigue. Sans personnages.
Mais incitant le lecteur à tourner néanmoins les pages».

Aucun risque, une fois ouvert, on ne peut lâcher ce livre. Car, paradoxalement, loin de dérouter, ou de virer au monologue fermé, ces listes finissent par construire un envoûtement, une vraie complicité, un dialogue.

Au sein de cette absurdité apparente, ce que célèbre en creux David Markson, c’est la littérature, dans son infinie capacité d’invention, de création. Parallèlement au recensement de ces morts d’artistes, «Écrivain» passe en revue les étiquettes possibles pour son texte, tous les genres auxquels on pourrait le rattacher : fresque, autobiographie, suite continuelle d’énigmes, opéra polyphonique et même «étude approfondie sur les maladies artistiques».

L’écrivain peut tout, comme le signale le refrain de «si Écrivain le dit», mise en lumière du pouvoir absolu du créateur, mise en abyme du procédé même du livre, de sa poétique : «un traité sur la nature humaine, si Écrivain le catalogue ainsi».

David Markson s’amuse. Il se moque de lui-même («Écrivain parle aussi parfois tout seul»), de l’absurdité de l’existence, et même de la prétention littéraire au nouveau. L’ensemble du livre est placé sous l’égide de Swift, cité en épigraphe – «je fais à présent une expérience très répandue chez les auteurs modernes ; à savoir, écrire sur Rien» –. Swift, 1667-1745… C’est faire d’Arrêter d’écrire une forme de «la chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres». Mais du Mallarmé comique, alors. Rien de nouveau ni à l’Ouest ni sous le soleil, cherchons encore… David Markson est un écrivain américain postmoderne, il a plus de 80 ans. On ne les lui donne pas. Nul doute qu’il a fait de cette phrase de Bette Davis, citée dans le livre, une règle de vie : «la vieillesse, c’est pour les poules mouillées».

Ne nous y trompons pas, comme l’écrit David Markson, en passant mais en italiques, «et la mort je pense n’est pas une parenthèse»… Elle oblige à vaciller et redonne sens. David Markson fait de l’anecdotique un panthéon du roman, de l’absence d’intrigue un récit, de la revue une Histoire, et c’est un tour de force. On pourrait conclure à la vanité de l’écriture, au non sens. Nonsense, plutôt. Pour ne pas méconnaître que chaque ligne de ce texte excentrique est un roman possible et non une aporie. Arrêter d’écrire est un tombeau de la littérature, un hommage absolu qui lui est rendu.

«Soit il est fou, soit il lit Don Quichotte.
Déclara Philip III, à la vue d’un étudiant qui se donnait des coups sur la tête et se pliait en deux de rire en lisant un livre».

Je crois plutôt qu’il lisait Arrêter d’écrire.

CM

David Markson, Arrêter d’écrire, traduit de l’américain par Claro, Le Cherche Midi, Lot 49, 188 p., 2007, 15 €

J'avais publié cet article dans mon blog en 2008. Depuis David Markson (né en 1927) est mort, dans une sorte d'indifférence médiatique générale, en juin 2010.

This is not a novel, Arrêter d'écrire en vf, est le dernier texte publié de son vivant. Ironie, a posteriori, sans doute involontaire, de ce titre français.

Not a novel apparaît définitivement un tombeau, dans son sens littéraire, un hommage à la littérature en tant qu'expérimentation, exercice d'une ironie qui sonne comme un engagement politique.

Il faut lire Markson, le sortir de son cercle confidentiel.

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