Archéologie biblique et idéologie israélienne

L’archéologue et journaliste Estelle Villeneuve fait paraître le 12 avril prochain un ouvrage qui comblera les connaisseurs comme le grand public : de 1828 à 2007, trente-huit découvertes archéologiques majeures sont présentées chronologiquement. Écrit dans un style accessible, l’ouvrage est une réussite du point de vue de l’équilibre à tenir entre vulgarisation et recherche scientifique.

Dans une introduction exigeante d’une dizaine de pages, Estelle Villeneuve expose comment Bible et archéologie devinrent indissociables à partir du 19ème siècle. Si la mission fixée par les archéologues au Proche-Orient a longtemps été de tenter de vérifier l’historicité des éléments bibliques, désormais ils tentent de s’en affranchir afin d’interpréter les données de terrain sans le filtre orienté de ces éléments. Mais ce n’est pas le cas de tous car, depuis l’émergence d’une archéologie israélienne, discipline reine dans le récent État, ce ne sont plus les présupposés théologiques qui nuisent à la connaissance de l’histoire mais les présupposés nationalistes. Mettre en cause l’existence du royaume unifié de David et Salomon est devenu bien plus préjudiciable pour ceux qui y croient que d’exhumer un récit du déluge mésopotamien bien plus ancien que celui de la Bible il y a cent cinquante ans.

L’ouvrage suit l’ordre chronologique des grandes découvertes et peut donc être lu en remontant le temps si l’on commence par la fin. Même si ces découvertes se concentrent au tournant des 19ème et 20ème siècles – stèle de Mésha, tablette du Déluge, archives royales de Tell el-Amarna, papyrus de la diaspora à Eléphantine, code d’Hammourabi, tablettes mythologiques d’Ougarit, etc. –, Estelle Villeneuve prend soin de présenter des découvertes moins spectaculaires mais relevant d’une archéologie véritablement scientifique au tournant des 20ème et 21ème siècles : les jarres inscrites de Kuntillet Ajroud, la stèle de la Maison de David à Tel Dan, le site de Khirbet Qeiyafa. Bien entendu, parmi les découvertes retentissantes du siècle dernier, figurent celle des manuscrits de la mer Morte (Qumrân) et des manuscrits du désert égyptien (Nag Hammadi).

Superbement illustré, comportant des éléments cartographiques permettant de situer les découvertes, ce livre est un plaisir de lecture. Car, comme l’écrit Estelle Villeneuve dans son épilogue, l’archéologie « contribue à libérer le texte de l’impasse d’une lecture littérale et immédiate ». Les textes bibliques ne sont en effet pas des tissus de mensonges, ils recèlent des éléments historiques attestés mais interprétés et donc déformés en fonction d’une idéologie spécifique. 

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Et lorsqu’il y a une nouvelle découverte, l’idéologie fonctionne tant et si bien que les spécialistes se trouvent submergés par les Médias qui s’empressent de clamer que l’archéologie confirme la Bible ou l’ancienneté d’Israël. Quand ce ne sont pas les dirigeants israéliens eux-mêmes (photo ci-contre)… Pour ce faire, on n’hésite pas à faire d’une découverte mineure un événement – par exemple, un bout de papyrus du 7ème siècle av. J. C., mentionnant presque uniquement le nom de Jérusalem – au  lieu de se pencher sur l’histoire d’un ancien royaume d’Israël dont la capitale n’était précisément pas Jérusalem mais Samarie.

De ce point de vue, le dernier chapitre du livre est symptomatique de ce type de lecture. En effet, le site de Khirbet Qeiyafa, au pied des collines de Judée, est interprété par l’archéologie biblique comme étant la preuve d’un royaume de Juda ancien et consistant, dès le 10ème siècle av. J. C., héritier du royaume unifié de David. Mais pour un archéologue qui appelle à se défaire du modèle idéologique ancien et actuel, le site peut être lié à l’entité étatique en devenir nord-israélite (I. Finkelstein, Le royaume biblique oublié, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 93-99). Car l’imbroglio est à son maximum en ce qui concerne le royaume historique d’Israël, tributaires de la vision biblique, croyants et idéologues sionistes en oublient que ce royaume disparaissant en 722 av. J. C. sous les coups de l’empire assyrien vit son histoire être captée par les rédacteurs judéens de la Bible. Il est toutefois assez évident qu’un colon israélien n’a que faire de l’histoire véritable de ces deux entités royales que furent Israël et Juda à l’âge du Fer quand la Bible lui offre bien plus qu’un roman national… un mythe d’origine !

Estelle Villeneuve, Sous les pierres la Bible. Les grandes découvertes de l’archéologie, Paris, Bayard, 2017, 264 pages, 26,90 euros.

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