christophe lemardelé
Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 615 abonnés

Billet de blog 9 avr. 2017

Archéologie biblique et idéologie israélienne

L’archéologue et journaliste Estelle Villeneuve fait paraître le 12 avril prochain un ouvrage qui comblera les connaisseurs comme le grand public : de 1828 à 2007, trente-huit découvertes archéologiques majeures sont présentées chronologiquement. Écrit dans un style accessible, l’ouvrage est une réussite du point de vue de l’équilibre à tenir entre vulgarisation et recherche scientifique.

christophe lemardelé
enseignant, historien des religions
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans une introduction exigeante d’une dizaine de pages, Estelle Villeneuve expose comment Bible et archéologie devinrent indissociables à partir du 19ème siècle. Si la mission fixée par les archéologues au Proche-Orient a longtemps été de tenter de vérifier l’historicité des éléments bibliques, désormais ils tentent de s’en affranchir afin d’interpréter les données de terrain sans le filtre orienté de ces éléments. Mais ce n’est pas le cas de tous car, depuis l’émergence d’une archéologie israélienne, discipline reine dans le récent État, ce ne sont plus les présupposés théologiques qui nuisent à la connaissance de l’histoire mais les présupposés nationalistes. Mettre en cause l’existence du royaume unifié de David et Salomon est devenu bien plus préjudiciable pour ceux qui y croient que d’exhumer un récit du déluge mésopotamien bien plus ancien que celui de la Bible il y a cent cinquante ans.

L’ouvrage suit l’ordre chronologique des grandes découvertes et peut donc être lu en remontant le temps si l’on commence par la fin. Même si ces découvertes se concentrent au tournant des 19ème et 20ème siècles – stèle de Mésha, tablette du Déluge, archives royales de Tell el-Amarna, papyrus de la diaspora à Eléphantine, code d’Hammourabi, tablettes mythologiques d’Ougarit, etc. –, Estelle Villeneuve prend soin de présenter des découvertes moins spectaculaires mais relevant d’une archéologie véritablement scientifique au tournant des 20ème et 21ème siècles : les jarres inscrites de Kuntillet Ajroud, la stèle de la Maison de David à Tel Dan, le site de Khirbet Qeiyafa. Bien entendu, parmi les découvertes retentissantes du siècle dernier, figurent celle des manuscrits de la mer Morte (Qumrân) et des manuscrits du désert égyptien (Nag Hammadi).

Superbement illustré, comportant des éléments cartographiques permettant de situer les découvertes, ce livre est un plaisir de lecture. Car, comme l’écrit Estelle Villeneuve dans son épilogue, l’archéologie « contribue à libérer le texte de l’impasse d’une lecture littérale et immédiate ». Les textes bibliques ne sont en effet pas des tissus de mensonges, ils recèlent des éléments historiques attestés mais interprétés et donc déformés en fonction d’une idéologie spécifique.

Et lorsqu’il y a une nouvelle découverte, l’idéologie fonctionne tant et si bien que les spécialistes se trouvent submergés par les Médias qui s’empressent de clamer que l’archéologie confirme la Bible ou l’ancienneté d’Israël. Quand ce ne sont pas les dirigeants israéliens eux-mêmes (photo ci-contre)… Pour ce faire, on n’hésite pas à faire d’une découverte mineure un événement – par exemple, un bout de papyrus du 7ème siècle av. J. C., mentionnant presque uniquement le nom de Jérusalem – au  lieu de se pencher sur l’histoire d’un ancien royaume d’Israël dont la capitale n’était précisément pas Jérusalem mais Samarie.

De ce point de vue, le dernier chapitre du livre est symptomatique de ce type de lecture. En effet, le site de Khirbet Qeiyafa, au pied des collines de Judée, est interprété par l’archéologie biblique comme étant la preuve d’un royaume de Juda ancien et consistant, dès le 10ème siècle av. J. C., héritier du royaume unifié de David. Mais pour un archéologue qui appelle à se défaire du modèle idéologique ancien et actuel, le site peut être lié à l’entité étatique en devenir nord-israélite (I. Finkelstein, Le royaume biblique oublié, Paris, Odile Jacob, 2013, p. 93-99). Car l’imbroglio est à son maximum en ce qui concerne le royaume historique d’Israël, tributaires de la vision biblique, croyants et idéologues sionistes en oublient que ce royaume disparaissant en 722 av. J. C. sous les coups de l’empire assyrien vit son histoire être captée par les rédacteurs judéens de la Bible. Il est toutefois assez évident qu’un colon israélien n’a que faire de l’histoire véritable de ces deux entités royales que furent Israël et Juda à l’âge du Fer quand la Bible lui offre bien plus qu’un roman national… un mythe d’origine !

Estelle Villeneuve, Sous les pierres la Bible. Les grandes découvertes de l’archéologie, Paris, Bayard, 2017, 264 pages, 26,90 euros.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Dans les Ehpad du groupe Orpea, des CDI introuvables
D’après nos informations, des recrues du groupe privé de maisons de retraite doivent, en France, se contenter de signer des CDD au motif qu’il s’agirait de remplacer des salariés en CDI. Or, dans bien des cas, ces salariés n’existeraient pas. Le groupe dément toute irrégularité, assurant qu’« il n’y a jamais eu d’emploi fictif au sein de l’entreprise ».
par Leïla Miñano avec Benoît Brevet (Investigate Europe)
Journal
Quand le comité d’éthique de France TV prend le parti de Korian
Fin 2020, France 3 a diffusé un documentaire sur les morts du Covid dans les Ehpad qui a déplu au groupe privé Korian. Celui-ci a notamment saisi le comité d’éthique de France Télévisions. Une instance présidée par Christine Albanel qui a jugé « à charge » le travail, pourtant approfondi, des journalistes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
L’action des policiers a causé la mort de Cédric Chouviat
D’après l’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction, la clé d’étranglement et le plaquage ventral pratiqués par les policiers sur Cédric Chouviat, alors que celui-ci portait encore son casque de scooter, ont provoqué l’arrêt cardiaque qui a entraîné sa mort en janvier 2020.
par Camille Polloni
Journal — Droite
Le député Guillaume Peltier visé par une enquête
Le parquet de Blois a annoncé, lundi 24 janvier, l’ouverture d’une enquête préliminaire à la suite des révélations de Mediapart sur l’utilisation des fonds publics du député Guillaume Peltier, porte-parole de la campagne d’Éric Zemmour.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
« Violences génocidaires » et « risque sérieux de génocide »
La reconnaissance des violences génocidaires contre les populations ouïghoures a fait l’objet d’une résolution parlementaire historique ce 20 janvier. C'était un très grand moment. Or, il n'y a pas une mais deux résolutions condamnant les crimes perpétrés par l’État chinois. Derrière des objets relativement similaires, se trouve une certaine dissemblance juridique. Explications.
par Cloé Drieu
Billet de blog
Agir pour faire reconnaître le génocide ouïghour. Interview d'Alim Omer
[Rediffusion] l’Assemblée Nationale pourrait voter la reconnaissance du caractère génocidaire des violences exercées sur les ouïghour.es par la Chine. Alim Omer, président de l’Association des Ouïghours de France, réfugié en France, revient sur les aspects industriels, sanitaires, culturels et environnementaux de ce génocide.
par Jeanne Guien
Billet de blog
Génocide. Au-delà de l'émotion symbolique
Le vote de la motion de l'Assemblée Nationale sur le génocide contre les ouïghours en Chine a esquivé les questions de fond et servira comme d'habitude d'excuse à l'inaction à venir.
par dominic77
Billet de blog
La cynique et dangereuse instrumentalisation du mot « génocide »
La répression des Ouïghours existe au Xinjiang. Elle relève très probablement de la qualification juridique de « crimes contre l’Humanité ». Mais ce sont les chercheurs et les juristes qui doivent déterminer et les faits et leurs qualifications juridiques, et ce le plus indépendamment possible, c’est à dire à l’écart des pressions américaines ou chinoises.
par Bringuenarilles