Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

Billet publié dans

Édition

Bookclub

Suivi par 618 abonnés

Billet de blog 9 juin 2010

Nage libre

Nage Libre débute alors que son héroïne a 9 mois. Le bibendum est sur le point de devenir bébé nageur. Comme le prédit une dame du centre aquatique quaker

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
© 

Nage Libre débute alors que son héroïne a 9 mois. Le bibendum est sur le point de devenir bébé nageur. Comme le prédit une dame du centre aquatique quaker où Philomena fait ses premières brasses : « ça va vous changer la vie ». Les parents, submergés par cette enfant qui mène une vie simple – « si quelque chose me déplait, je crie tant que le problème n’est pas résolu » – dont le record de sommeil s’élève à « une heure et 43 minutes », imaginent que nager = fatigue physique donc sommeil retrouvé et, pour eux, un repos bien mérité. Mais Philomena, dite ironiquement Pip (pépin), va devenir un phénomène, un « dauphin », une athlète, une championne hors du commun.

Swimming, titre original du roman - dont la traduction en français a été revue par l’auteur, qui a même changé quelques passages de son texte original – montre comment l’eau peut libérer une jeune femme de sa « prison de chair ». Paradoxalement, les entraînements inhumains, la diététique contrôlée, la surveillance permanente de ses muscles, de son corps, de son mental allègent Philomena, ce sont des échappées, comme l’aviation pour son père. Eau, air, comme deux envers :

« Il nous arrive de voler pour le simple plaisir de voler, à l’aventure, en traçant des cercles larges et réguliers, hypnotisés par le monde en contrebas, sans piper mot jusqu’à l’atterrissage houleux, caoutchouc contre ciment, instant où le ciel retrouve soudain sa place. Il s’agit là de vols thérapeutiques qui répondent à un postulat précis : s’arracher à l’emprise terrestre revient à en apaiser la morsure. Et ça marche : en une valse débridée, les petits problèmes disparaissent à l’horizon en attendant que les plus gros capitulent et se joignent à eux ».

« A force de nager, je sombre dans des états de transe hypnotique, emportée dans un tourbillon de calme intérieur. Je nage dans la joie ».

Et Philomena a de quoi vouloir apaiser la morsure de la gravité : sa sœur malade, sa mère agoraphobe, la solitude, l’adolescence si difficile avec un corps qui ne connaît pas la norme des mensurations (« un mètre quatre-vingt et des poussières ») et ne veut pas entrer dans la nubilité. Le « ras le bol de cette existence morne, poussiéreuse et solitaire ». Et ce prénom, importable, « Philomena, avec ses quatre syllabes, la première désillusion majeure de mon existence ». Suivie de beaucoup d’autres, de deuils, la mort qui rôde, hante et happe :

« J’ignore encore que la mort peut télescoper la vie à n’importe quel moment et en détacher quelqu’un d’un petit coup de ses ciseaux aiguisés, avec une précision telle qu’il ne reste qu’un espace béant, là où le vide aurait dû être plein ».

« Tout est à sa place, mais en négatif. L’antithèse de la joie ».

Nage libre. Au titre comme un impératif, nager pour être libre. Alors Pip nage, s’engage à fond dans la natation, les compétitions, grignote les secondes. Elle se « compose un emploi du temps routinier » qu’elle suit « à la manière d’une carte routière », explose tous les chronos, intègre l’équipe des nageuses américaines, remporte championnats nationaux, mondiaux, olympiques, décroche l’or, toujours, les médailles, 8 en or à Barcelone en 1992.

© 

La natation est une conversion, passionnelle, pour cette fille du Kansas, élevée dans un milieu rigoriste et religieux. Mais lorsque tout menace de s’arrêter, que le corps lâche, abandonne, où trouver une reconversion ? Comment chasser les démons intérieurs, canaliser la folie qui menace ? Comment refaire surface quand on a touché le fond ?

« Le passé c’est le passé, l’avenir c’est l’avenir, mais à l’intérieur, tout coexiste ».

Nicola Keegan suit la chronique d’une chute annoncée, en un roman de formation d’une densité rare, un portrait de femme proprement hallucinant. Elle transmet la voix intérieure de Pip, hors du commun, entre naïveté, acuité et causticité et compose un texte sidérant, hypnotique, unique.

« Je me souviens d’avoir lu quelque part un texte traitant des éclairs de lucidité qui frappent l’être humain. Leur origine. L’étincelle qu’ils déclenchent. La lucidité qui en émerge alors est une lucidité froide et évidente, à peine née et déjà centenaire, à la façon d’un bébé de cristal ».

Ce devait être Nage libre. Immanquable.

Nicola Keegan, Nage libre, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Masalik, L’Olivier, 427 p., 23 €

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des titres de séjour suspendus aux « principes de la République » 
Le ministre de l’intérieur veut priver de titre de séjour les personnes étrangères qui manifestent un « rejet des principes de la République ». Cette mesure, déjà intégrée à la loi « séparatisme » de 2021 mais déclarée inconstitutionnelle, resurgit dans le texte qui doit être examiné d’ici la fin de l’année. 
par Camille Polloni
Journal
Le gouvernement rate l’épreuve du feu
Le début du second quinquennat Macron n’aura même pas fait illusion sur ses intentions écologiques. Depuis le début de cet été catastrophique – canicules, feux, sécheresse –, les ministres s’en tiennent à des déclarations superficielles, évitant de s’attaquer aux causes premières des dérèglements climatiques et de l’assèchement des sols.
par Mickaël Correia et Amélie Poinssot
Journal — États-Unis
L’auteur britannique Salman Rushdie poignardé
Salman Rushdie était hospitalisé vendredi après avoir été poignardé, alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole sur une scène de l’État de New York.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Conjoncture
Le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs
De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi ne renforce pas la position des salariés.
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet d’édition
Entretien avec Leonardo Medel, réalisateur de « La Verónica »
Après une sélection au festival de Biarritz et au festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane où il reçut le Prix FIPRESCI de la critique internationale, « La Verónica » sortira officiellement dans les salles en France à partir du 17 août 2022. L'opportunité de découvrir un cinéaste audacieux autour d'une critique sans concession des excès des influenceurs sur le Net.
par Cédric Lépine
Billet de blog
DragRace France : une autre télévision est possible ?
Ce billet, co-écrit avec Mathis Aubert Brielle, est une critique politique de l'émission DragRace France. Il présente la façon dont cette émission s'approprie les codes de la téléréalité pour s'éloigner du genre en matière de contenu et de vision du monde promue.
par Antoine SallesPapou
Billet de blog
« Les Crimes du futur » de David Cronenberg : faut-il digérer l'avenir ?
Voici mes réflexions sur le dernier film de David Cronenberg dont l'ambition anthropologique prend des allures introspectives. Le cinéaste rejoint ici la démarche de Friedrich Nietzsche qui confesse, dans sa "généalogie de la morale", une part de cécité : "Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus, pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés…"
par marianneacqua
Billet de blog
« As Bestas » (2022) de Rodrigo Sorogoyen
Au-delà de l’histoire singulière qui se trouve ici livrée, le réalisateur espagnol permet une nouvelle fois de mesurer combien « perseverare » est, non pas « diabolicum », comme l’affirme le dicton, mais « humanissimum ». Et combien cette « persévérance » est grande, car digne de l’obstination des « bêtes », et élevant l’Homme au rang des Titans.
par Acanthe