Nage libre

Nage Libre débute alors que son héroïne a 9 mois. Le bibendum est sur le point de devenir bébé nageur. Comme le prédit une dame du centre aquatique quaker

Nage Libre débute alors que son héroïne a 9 mois. Le bibendum est sur le point de devenir bébé nageur. Comme le prédit une dame du centre aquatique quaker où Philomena fait ses premières brasses : « ça va vous changer la vie ». Les parents, submergés par cette enfant qui mène une vie simple – « si quelque chose me déplait, je crie tant que le problème n’est pas résolu » – dont le record de sommeil s’élève à « une heure et 43 minutes », imaginent que nager = fatigue physique donc sommeil retrouvé et, pour eux, un repos bien mérité. Mais Philomena, dite ironiquement Pip (pépin), va devenir un phénomène, un « dauphin », une athlète, une championne hors du commun.

Swimming, titre original du roman - dont la traduction en français a été revue par l’auteur, qui a même changé quelques passages de son texte original – montre comment l’eau peut libérer une jeune femme de sa « prison de chair ». Paradoxalement, les entraînements inhumains, la diététique contrôlée, la surveillance permanente de ses muscles, de son corps, de son mental allègent Philomena, ce sont des échappées, comme l’aviation pour son père. Eau, air, comme deux envers :

« Il nous arrive de voler pour le simple plaisir de voler, à l’aventure, en traçant des cercles larges et réguliers, hypnotisés par le monde en contrebas, sans piper mot jusqu’à l’atterrissage houleux, caoutchouc contre ciment, instant où le ciel retrouve soudain sa place. Il s’agit là de vols thérapeutiques qui répondent à un postulat précis : s’arracher à l’emprise terrestre revient à en apaiser la morsure. Et ça marche : en une valse débridée, les petits problèmes disparaissent à l’horizon en attendant que les plus gros capitulent et se joignent à eux ».

« A force de nager, je sombre dans des états de transe hypnotique, emportée dans un tourbillon de calme intérieur. Je nage dans la joie ».

Et Philomena a de quoi vouloir apaiser la morsure de la gravité : sa sœur malade, sa mère agoraphobe, la solitude, l’adolescence si difficile avec un corps qui ne connaît pas la norme des mensurations (« un mètre quatre-vingt et des poussières ») et ne veut pas entrer dans la nubilité. Le « ras le bol de cette existence morne, poussiéreuse et solitaire ». Et ce prénom, importable, « Philomena, avec ses quatre syllabes, la première désillusion majeure de mon existence ». Suivie de beaucoup d’autres, de deuils, la mort qui rôde, hante et happe :

« J’ignore encore que la mort peut télescoper la vie à n’importe quel moment et en détacher quelqu’un d’un petit coup de ses ciseaux aiguisés, avec une précision telle qu’il ne reste qu’un espace béant, là où le vide aurait dû être plein ».

« Tout est à sa place, mais en négatif. L’antithèse de la joie ».

Nage libre. Au titre comme un impératif, nager pour être libre. Alors Pip nage, s’engage à fond dans la natation, les compétitions, grignote les secondes. Elle se « compose un emploi du temps routinier » qu’elle suit « à la manière d’une carte routière », explose tous les chronos, intègre l’équipe des nageuses américaines, remporte championnats nationaux, mondiaux, olympiques, décroche l’or, toujours, les médailles, 8 en or à Barcelone en 1992.

La natation est une conversion, passionnelle, pour cette fille du Kansas, élevée dans un milieu rigoriste et religieux. Mais lorsque tout menace de s’arrêter, que le corps lâche, abandonne, où trouver une reconversion ? Comment chasser les démons intérieurs, canaliser la folie qui menace ? Comment refaire surface quand on a touché le fond ?

« Le passé c’est le passé, l’avenir c’est l’avenir, mais à l’intérieur, tout coexiste ».

Nicola Keegan suit la chronique d’une chute annoncée, en un roman de formation d’une densité rare, un portrait de femme proprement hallucinant. Elle transmet la voix intérieure de Pip, hors du commun, entre naïveté, acuité et causticité et compose un texte sidérant, hypnotique, unique.

« Je me souviens d’avoir lu quelque part un texte traitant des éclairs de lucidité qui frappent l’être humain. Leur origine. L’étincelle qu’ils déclenchent. La lucidité qui en émerge alors est une lucidité froide et évidente, à peine née et déjà centenaire, à la façon d’un bébé de cristal ».

Ce devait être Nage libre. Immanquable.

Nicola Keegan, Nage libre, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Masalik, L’Olivier, 427 p., 23 €

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