A défaut d'Amérique

Il est des titres, si pleins dans leur évidence, qu’ils sont en eux-mêmes une invitation impérieuse à ouvrir un livre. A défaut d’Amérique est de ceux-là, ouvrant une brèche — celle du manque, de la Sehnsucht — que la fiction vient tendre et tisser.

Il est des titres, si pleins dans leur évidence, qu’ils sont en eux-mêmes une invitation impérieuse à ouvrir un livre. A défaut d’Amérique est de ceux-là, ouvrant une brèche — celle du manque, de la Sehnsucht — que la fiction vient tendre et tisser.

Deux voix se mêlent dans le roman : celles de Fleur et de Suzan qui évoquent une même femme, Adèle, de part et d’autre de l’Atlantique et du temps. Fleur est l’arrière petite fille d’Adèle. Suzanne, la fille d’un « beau soldat yankee » qui a éperdument aimé Adèle. Adèle, aimée et perdue, finalement retrouvée par Stanley qui « voulait épouser sa belle enfin libre ». Mais « la courtisée avait décidé que non, merci, c’était tout à fait flatteur mais sans façon : elle n’avait pas envie de s’occuper du linge ou de la santé défaillante d’un autre vieux monsieur ». En deux pages, l’histoire est close, quatre personnages meurent, « interruption volontaire du conte de fées ». Pourtant Adèle ne disparaît pas tout à fait, morte et si terriblement présente : elle demeure dans les souvenirs et les interrogations identitaires de Fleur et Suzan.

L’une et l’autre se souviennent : le roman explore le passé en suivant l’histoire d’Adèle, cette femme née en Pologne, qui a survécu à l’exil et à deux guerres mondiales, cette femme qui a marqué l’histoire intime de Fleur et Suzan. L’une reconnaît avoir reçu de son arrière-grand-mère son côté « frondeur et peiné » et elle tente de se « désengluer de la transmission ». L’autre tente de digérer une rancœur tenace : Adèle est venue à Palm Beach revoir Stanley mais elle a refusé son amour, précipitant le père de Suzan vers la mort, de dépit. « On n’était pas dans un putain de film hollywoodien ».

Le ton si particulier de ce roman est donné, « mélange sucré salé », exploration de territoires intimes, d’histoires longtemps tues qui soudain se révèlent et se croisent, mais sans apitoiement ou pathos. L’ironie irrigue les jeux de miroir du roman et permet d’édifier un superbe portrait de femme(s), Adèle, centrale, solaire, en diptyque, à deux voix, mais aussi Fleur et Suzan qu’un océan sépare, qu’une même figure réunit. A travers Adèle, ce sont leurs propres failles qu’elles explorent, leurs doutes, leurs manques. Ce « défaut » qu’annonce le titre.

« On devrait toujours laisser les souvenirs où ils sont », se dit Suzan, ils dérangent le présent et ses fausses certitudes. Mais ils sont notre essence, notre identité. Alors il faut bien bouger les lignes. Mais là « rien ne fait taire la peur au fond de soi, rien ne colmate les brèches trop profondes, rien vraiment ne console ». Le roman explore ces brèches, comme ces enveloppes de photos, « tenues ensemble par un élastique », ces « images de sa vie » qu’Adèle a apportées en Amérique pour les déployer devant Stanley : « Chaque enveloppe contenait une décennie. Adèle avait commencé par la fin ». Comme le roman, qui s’ouvre sur l’enterrement d’Adèle, Suzan venue d’Amérique observe de loin et se tient dans « un refuge d’ombre qui la dissimule aux regards et aux interrogations », la famille française groupée dans le cimetière, « collés les uns aux autres pour faire barrage au vent ». Mais les groupes se déplient, tout au long des pages du roman, les secrets remontent à la surface, comme tout ce qui a été manqué, volontairement ou non, le défaut sur lequel se jouent des vies : défaut d’Amérique quand la famille d’Adèle quitte Varsovie pour Paris alors qu’elle rêvait des USA, les « fantômes d’enfants », « jamais nés » de Suzan, ou ce secret « demeuré enfoui » qui « la reliait à ceux de millions de jeunes filles partout et de tout temps, à ce flux souterrain ». Tout ce qui a construit, parfois à nos corps défendants, le roman d’une vie.

La prose de Carole Zalberg est tout en litote et retenue, poésie dense, avec des fractures stylistiques brutales, emportements, colères, pointes ironiques. Difficile de rendre avec d’autres mots autres cet équilibre fragile et pourtant parfait entre ampleur et détail, justesse intime et universelle : A défaut d’Amérique est un roman de filiation et d’émancipation, un roman des langues (dont celle, intime, que l’on a trop longtemps tue), l’interrogation subtile de ces « lignées » qui nous construisent autant qu’elles nous détruisent, de cette histoire familiale qui, alliée à l’Histoire collective, induit nos identités, c’est un texte rare, à la fois exquis et violent, dans ces tensions qui font, trop rarement mais c’est le cas ici, la force de la fiction. Rendre plus dense le réel, mettre des mots sur les blancs et les silences, bousculer et émouvoir en refusant toute facilité, sembler parler — en toute intimité — à chaque lecteur.

A défaut d’Amérique est un roman en tension, à la fois immense fresque (de la Pologne à l’Amérique en passant par la France, le tout sur plusieurs générations) et texte tout en détails ciselés, le dernier volet d’une trilogie ouverte avec La Mère horizontale (Albin Michel, 2007) et Et qu’on m’emporte (Albin Michel, 2009). Inutile d’avoir lu les deux premiers pour aimer ce roman, en revanche, on n’a qu’une envie en refermant celui-ci, le rouvrir après avoir (re)découvert et (re)lu les deux autres (lire pour relier). Trois livres unis par une exploration de la féminité polyphonique, puisque tous peuvent être mis en lumière par cette phrase de Fleur dans La Mère horizontale, évoquant les « jolis motifs sur la trame empesée, béante par endroits, qui m'a servi d'enfance ». Ou celle d’Emma dans Et qu’on m’emporte, « En fouillant, en te racontant ce que j'exhume, je viens à ta rencontre, je te tends la main ». « L’ancienne vie, alors, se redessine, ses contours tremblotant là où les mémoires se rejoignent » (A défaut d’Amérique).

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De Carole Zalberg, on lira également L’Illégitime, paru en avril chez Naïve livres. Là encore un titre programme, en lien avec ces femmes que l’écrivain excelle à dire. Mères et amantes illégitimes, « hors des consignes », comme Emma dans Et qu’on m’emporte, « hors des codes » comme Kreindla dans A défaut d’Amérique. Dans L’illégitime, un « je » s’exprime, celui d’une jeune femme brisée par ses exils intérieurs, ses amants sans nombre (« surtout ne pas compter »), ses voyages déceptifs, qui trouve refuge sur une île, terre promise, havre rêvé : la Corse.

L’Illégitime est le récit d’une expérience, quasi initiatique, l’exploration d’une faille, d’une perte, d’une chute. Dans ce très court récit, l’écrivain dit aussi, comment elle a « commencé à cheminer vers le roman », en écoutant un peintre, Simon Crescioni, lui « raconter les pigments », « en lisant le deuil qui fermait à demi ses paupières ». En lisant, en écoutant, écrire, « restituer les nuances des vies ». L’Illégitime est tout autant un récit — celui d’une occupation, par une île, par un homme, celui d’un « vertige entre parenthèses » — qu’un art poétique. Comme Adèle dans A défaut d’Amérique, être — ou devenir — « assez neuve pour s’inventer » : « c’est de là que j’écris ».

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Carole Zalberg, A défaut d’Amérique, Actes Sud, 224 p., 18 € 50

Lire un extrait du livre (pdf)

L’Illégitime, Carole Zalbert (auteur) et Denis Deprez (illustrateur), Naïve livres, « Livre d’heures », 48 p., 8 €

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