Lydia Millet, Lumières fantômes

L’œuvre de Lydia Millet, de roman en roman, s’impose comme la radioscopie de l’Amérique moyenne, à travers des personnages en pleine déroute existentielle. Après Le cœur est un noyau candide (2009) et Comment rêvent les morts (2011), elle publie Lumières fantômes, nouvelle plongée dans nos vies ordinaires en quête de vérité.

L’œuvre de Lydia Millet, de roman en roman, s’impose comme la radioscopie de l’Amérique moyenne, à travers des personnages en pleine déroute existentielle. Après Le cœur est un noyau candide (2009) et Comment rêvent les morts (2011), elle publie Lumières fantômes, nouvelle plongée dans nos vies ordinaires en quête de vérité.

Hal Lindley est fonctionnaire, « la troisième roue du carrosse », « pitoyable — un gratte–papier, une ombre grise et vague ». Nous sommes en Californie, au début des années 90. Hal est en pleine crise de la cinquantaine : son mariage part à vau-l’eau, sa femme le trompe et sa fille, paralysée par un accident qui hante encore et toujours son père, travaille désormais pour le téléphone rose… « Voilà sa famille. Susan sur la moquette. Casey dans son fauteuil. En train de faire ça ». « Qui était-il ? », se demandera-t-il plus loin, dans un de ses moments de dédoublement réflexifs, hauts en abjection de soi, entre dérision et lucidité extrême : « il était un employé du fisc entre deux âges, un père et un cocu. Il était un crétin ».

Hal se vit dans une douloureuse transparence : « il se dit qu’il disparaissait sur n’importe quel fond ; il s’y mêlait, s’y fondait ». Il est obsédé par un passé qu’il vit comme un âge d’or révolu — un « avant », avant que sa fille ne soit paralysée, avant que sa femme le trompe, le temps des télégrammes et non des fax. Comment sa femme Susan pourrait-elle s’épanouir aux côtés d’un homme comme lui, sans horizon ni avenir ? Comment ne pas lui préférer Robert, son jeune collègue ambitieux ? Comment dépasser ce sentiment de culpabilité lancinant, n’avoir pas été capable de protéger Casey ? Au moment de l’accident, « une barrière s’était élevée entre ce qui était et ce qui aurait dû être, un futur qui n’avait jamais été accordé à sa petite fille ».

Lorsque le patron de Susan disparaît au Belize, Hal tente son va-tout : il part sur les traces de Stern, « T. ». Il voit dans cette traque assez vaine sa seule chance de regagner l’admiration de sa femme et un certain respect pour lui-même. Ce voyage sera pour lui une remise en question comme une mise en danger, un retour à soi, une réflexion sur le sens de sa vie. Mais peut-être aussi une chasse aux « fantômes ».

« Tout tombait en miettes. Il n’avait plus personne pour le soutenir, personne à ses côtés. Pas une seule personne. Derrière lui il ne sentait plus qu’un vent froid, une chute dans le néant. Il partait avec un gouffre béant dans le dos. Il avait failli y être aspiré ».

Mais il est complexe de chercher un sens dans l’ailleurs : le Belize lui semble d’abord le parangon de la vacuité. Là tout est surface et théâtre touristique, décors de carton pâte, parfait pour le couple de New Yorkais qui partage son hôtel, des « bohèmes névrosés ». Certes « il était loin en un lieu étranger ». Mais il était toujours « presque inexistant ; il n’était nulle part, connu de personne », « un assemblage fatigué d’éléments imparfaits ». Hal se lie d’amitié avec une famille d’Allemands étranges qui l’aident à mener son enquête… Et il se rapproche dangereusement de Gretel, incarnation de tous ses fantasmes, tout en enquêtant sur la disparition de Stern et de son guide.

Le roman de Lydia Millet est une satire au vitriol de nos errements contemporains, de nos quêtes de sens dans un monde factice, « une façade », de nos solitudes terribles quand ni le couple ni la famille ne sont plus « armure » et « protection ». La comédie noire se mue en mise en accusation sans fard d’un système social et politique, dans l’esprit d’un homme qui se vit comme une victime du système : « Il était un humain surnuméraire, produit d’une civilisation boursouflée. Il était un gadget parmi les hommes ».

Où se situe la frontière entre la normalité et le trouble ? Lydia Millet s’attaque aux images toutes faites de nos vies contemporaines, les « clichés de la cinquantaine » qui ne masquent pas la crise existentielle profonde de Hal, son équipée au Belize où il se voit lui-même comme le héros d’un drôle de film un peu caricatural, « Batman » dans sa combinaison noire de plongée. Les clichés qui lui font rencontrer au Belize un couple d’Allemands évidemment prénommés Hans et Gretel… Au point que l’homme en pleine quête de lui-même comme le lecteur finissent par se demander si les étapes et événements de ce voyage ne sont pas une construction mentale du personnage.

Entre satire et drame psychologique, Lumières fantômes décape, sonde nos « angles morts », interroge nos chances de nous sauver de nous-mêmes quand soudain le quotidien se désaxe.

Lydia Millet, Lumières fantômes (Ghost Lights), traduit de l’américain par Charles Recoursé, Cherche Midi, « Lot 49 », 260 p., 18 €

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Lydia Millet est née en 1968 à Boston. Elle est l’auteur de plusieurs romans, trois sont traduits en français dans la collection Lot 49. Lumières fantômes est le second volet d’une trilogie entamée avec Comment rêvent les morts, traversée d’un monde artificiel, saisie d’un absurde contemporain.

Dans Comment rêvent les morts, Lydia Millet s’attachait à Thomas, « T. », agent immobilier sans scrupule, tout entier voué au dieu dollar, rouage sans faille de la société capitaliste. Mais une série d’événements (une histoire d’amour qui tourne mal, une crise familiale, un coyote qu’il écrase sur la route) enraye la mécanique bien huilée et provoque la crise existentielle du personnage.

Dans ce premier roman de la trilogie, comme dans Lumières fantômes, un homme voit soudain ses valeurs « refuge » ne plus faire barrière et il coule « comme une pierre sans pouvoir remonter à la surface ». Hal n'était qu'une silhouette dans le premier roman, il est sous les feux de la rampe dans le second. "T." personnage central de Comment rêvent les morts devient objet de quête dans Lumières fantômes. Le troisième et dernier roman, Magnificence (paru en 2012 aux Etats-Unis), adopte le point de vue de Susan, la femme de Hal qui travaille pour "T.".

La trilogie est un kaléidoscope, social comme existentiel, un cycle romanesque sur la « disparition » — mais les romans qui la constituent peuvent être lus de manière autonome.

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