Leonard Michaels (1), Sylvia

Les éditions Christian Bourgois publient ce mois-ci deux ouvrages de Leonard Michaels, (Sylvia et Conteurs, menteurs), encore peu connu en France. Né en 1933 à New York, mort en 2003 à Berkeley, Leonard Michaels fut universitaire, critique littéraire et écrivain, il est considéré comme l’un des maîtres de la nouvelle.

Les éditions Christian Bourgois publient ce mois-ci deux ouvrages de Leonard Michaels, (Sylvia et Conteurs, menteurs), encore peu connu en France. Né en 1933 à New York, mort en 2003 à Berkeley, Leonard Michaels fut universitaire, critique littéraire et écrivain, il est considéré comme l’un des maîtres de la nouvelle.

Sylvia est un texte ouvertement autobiographique. Leonard Michaels y revient, près de trente ans plus tard (le livre est écrit en 1992), sur quatre années fondatrices de sa vie, entre 1960 et 1964. Le temps a fait son œuvre, permit de dépasser l’immédiateté, la force première d’une passion dévastatrice, comme le montre la citation en exergue du livre, empruntée à Adam Zagajewski, « insaisissable est la vie et ce n’est que dans le souvenir qu’elle dévoile ses traits, une fois dans le non-être ».

Et il s’agit bien ici de saisir, dans le double sens de ce terme : rendre le temps, tel qu’il fut, tenter de le cerner, de le penser.

Roman court ou longue nouvelle, Sylvia échappe aux définitions génériques et trouve sa force dans le dépassement. Des genres constitués, du journal tenu à l’époque des faits – cité de manière fragmentaire –, mais aussi d’une culpabilité fondamentale comme du « sujet » même du livre, Sylvia.

Le narrateur, après deux années de thèse à Berkeley, rentre à New York avec le désir vague « d’écrire des histoires ». Il vit dans l’expectative, étudie des propositions de travail sans jamais y donner suite – « je voulais faire quelque chose, pas juste avoir quelque chose à faire » –, se laisse porter par la « curieuse frénésie » new-yorkaise, vit dans un air du temps :

« En ce temps-là, Elvis Presley et Allan Ginsberg étaient des rois du sentiment, et le mot amour avait la même force que le verbe tuer. Le film Hiroshima, mon amour, qui racontait l’histoire d’une femme amoureuse de la mort, avait connu un grand succès. Même chose pour Orfeu Negro, où la mort tombait amoureuse d’une femme ».

Plus loin, Michaels explique qu’en ces années, « tout était signifiant : ou plutôt il y avait toujours un second degré. Un halo de sous-entendus baignait chaque mot, visage ou événement anodin rapportés dans les journaux. Les pièces et les sonnets de Shakespeare, les chansons de Dylan étaient signifiants. L’assassinat du président Kennedy, idem. Rien n’existait en soi. Il n’y avait rien de simple ».

C’est dans ce contexte qu’il rencontre Sylvia Bloch. « La question de mon avenir venait d’être résolue pour les quatre années suivantes ». Dans cette équation terrible du « rien de simple », « signifiant », « et le mot amour avait la même force que le verbe tuer ».

Sylvia est une fille du feu. Passionnée, d’un « exotisme foudroyant », une évidence. Tout commence avec elle :

« Nous nous étions rencontrés une heure plus tôt, et pourtant, il semblait que nous étions ensemble, dans la plénitude de ce moment, depuis toujours. (…) Cette histoire a commencé sans début ».

New York, Sylvia, l’amour fou, sexuel, dense, à la vie et surtout à la mort. Car la jeune femme est jalouse et possessive jusqu’à la morbidité, hystérique, « dingue », ce qui fascine le narrateur et le lie d’autant plus violemment à elle, elle cultive mutilations et souffrances, douleurs et accusations, une amitié narcissique et destructrice avec son double, Agatha.

La passion devient « chaos », « ténèbres », perverse, un état second.

« La force de mes sentiments n’avait d’égale que la confusion qu’ils provoquaient en moi ».

Leonard Michals analyse, avec une précision quasi clinique, rendue plus acérée encore par le recul du temps, un amour malgré soi, dans la dépendance, la culpabilité et le remords constants, creuse son rapport torturé et complexe à cette femme, se cherche, s’accuse. Chronique du suicide annoncé de la jeune femme, journal d’une écriture qui se cherche et se refuse, récit du Manhattan des années 60, avec Miles Davis, Allen Ginsberg ou Jack Kerouac en personnages secondaires, Sylvia est un texte terrible, à l’image de ces amants terribles, transgressif, tourmenté, d’autant plus bouleversant qu’il est dénué de tout sentimentalisme, dans une écriture de l’abjection de soi lucide, aussi fascinante que dérangeante.

 

Leonard Michaels, Sylvia, traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, Christian Bourgois, 150 p. 17 €

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