Charles Bukowski © Michael Montfort Charles Bukowski © Michael Montfort

 « On m’avait réclamé un livre sur notre voyage, j’avais dit oui et ça représentait un sacré boulot pour un type qui déteste voyager ».

 

"On" : Michael Montfort, photographe, qui accompagne Charles Bukowski en Europe. « On peut dire que c’est une sorte de voyage d’affaires… pour vendre des livres ». 1978 : le «vieux dégueulasse» a été invité à donner une lecture à Hambourg et, d’abord, à participer à Apostrophes. Tout le monde s’en souvient, ou presque. Pas lui : s’il raconte les deux bouteilles de vin blanc avant l’antenne, le « dédain » de Bernard Pivot, la première phrase qu’il prononce (« je connais un tas d’auteurs américains qui aimeraient participer à cette émission. Pour moi, ça ne veut pas dire grand chose »), une femme qui parle d’animaux — « si elle relevait un peu plus sa jupe pour me montrer ses jambes, je saurais peut-être si elle était ou non un bon écrivain » — ensuite, c’est le trou noir, des lumières « d’un jaune visqueux » du plateau aux rues de Paris. On lui racontera l’émission. Et l’oncle de Linda refusera de les recevoir à Nice. Pivot est son héros.

Le récit de voyage vu par Hank, c’est l’épopée comique d’un écrivain, de la compagne de l’écrivain (Linda) et d’un photographe, de Paris à Mannheim, en passant par Nice, Heidelberg, Cologne, Francfort et sa ville de naissance. Le récit est doublé des photographies de Michael Monfort. Bukowski transporte sa misanthropie de lieux en lieux, collectionne les verres (bières, vins surtout), s’anime parfois devant un monument, revit quand il croise ses amis et croque son périple avec une ironie savoureuse. Le monde de l’édition et des medias en prend pour son grade : Buk ne se souvient jamais du nom de son éditeur français (Rodin ? Jardin ? de fait Raphaël Sorin), est principalement ravi de se déplacer (et de boire) aux frais de ses éditeurs français et allemands. « Ma tournée était entièrement programmée, j’étais conduit d’un point à un autre, on pouvait me retrouver à tout moment. J’avais l’impression d’être un touriste, plutôt que l’écrivain américain en visite dans le pays de sa naissance »

« Comment un type qui ne s’intéresse à presque rien peut-il écrire sur quoi que ce soit ? Eh bien j’y arrive ». Et il sera question, dans ce carnet européen, de Dieu, de courses de chevaux, de vins du Rhin, des jambes des femmes, de putes à Hambourg, d’un brochet que lui prépare Barbet Schroeder à Paris, de l’amour qui arrive tard dans une vie, de photographies (« j’ai l'impression que ça capture juste le processus de la mort, que ça le fige pendant un petit instant et que, oui, ça peut être marrant »), de Beaubourg et de musées en général, d’amitié surtout, Carl Weissner « mon pote et traducteur », Barbet Schroeder toujours, tous deux comme lui « inspirés par le même ange du danger, de la folie, aux ailes de rire et de vertige ».

Tout dans Shakespare n’a jamais fait ça relève de la rudesse qui est la signature de Bukowski, « cette qualité consistant à ne pas faire littéraire » (son style), sa manière d’être (« malgré toutes les histoires dégueulasses que j’écris, je suis un prude sous ma fourrure de violeur de service »). Et c’est somptueux, déjanté : Bukowski raconte son étonnement devant le fait que l’on doive payer pour s’asseoir sur une chaise dans les parcs niçois, ses envies irrépressibles de se masturber aux moments les plus inopportuns, ses aléas ferroviaires, partout il est « le reclus et le désaxé de service ».

Au centre de ce drôle de carnet de voyage, sa lecture de poésie à Hambourg, morceau de bravoure d’une drôlerie dingue, d’une sensibilité rare aussi. Buk prévient : « partout où je vais, je provoque toujours de terribles conditions météorologiques » (tornade en Illinois le lendemain d’une lecture, inondation éclair à Houston… « c’est pour ça que je demande toujours très cher pour mes lectures : je ne sais jamais si je vais en sortir vivant »). Il dit son angoisse totale, son mépris des questions sans intérêt que lui posent les journalistes, avant d’être bouleversé par le public allemand, par la manière dont l’Europe reconnaît et lit son œuvre.

Car ce voyage est aussi un retour, 54 ans plus tard, en Allemagne où il est né. Bukowski rend visite à son oncle à Andernach, revoit la maison où il a vécu, celle où ses parents se sont rencontrés. Mais l’émotion se donne à lire entre les lignes. En surface, l’ironie, comme dans cette comparaison constante à Norman Mailer, incarnation de tout ce qu’il ne veut pas être.

Mais Hank n’a qu’une hâte : rentrer, retrouver la Californie où il vit, son chat, sa machine à écrire « et l’entendre faire vibrer les murs », l’ignorance dans laquelle on le tient aux USA, après le cirque médiatique de cette tournée (« "Le célèbre écrivain américain débarque en Allemagne". Ils me prenaient pour Norman Mailer »). En attendant, il balance entre abjection et admiration, abîme et paradis, spleen et idéal, misère et génie et quand il livre une théorie littéraire, c’est toujours en passant, l’air de ne pas y toucher : À un patron de boîte qui constate qu’il remplit la salle en lisant ses poèmes mieux que les groupes de rock et voudrait l’inviter plusieurs soirs par semaines, « Un détail lui échappait : chaque fois qu’on réécoute une chanson, elle a des chances de s’améliorer, mais chaque fois qu’on réécoute un poème, il ne fait qu’empirer ».

À propos de l’inspiration, « Tout ce que je voulais c’était quitter l’Europe, et retrouver ma bonne vieille machine à écrire ; elle m’attendait sur mon bureau, prête à dégobiller librement toutes sortes de phrases sur lesquelles je n’exercerais pas de contrôle, rien de sacré là-dedans mais beaucoup de chance ». 

À propos de ses livres, alors qu’il pense mourir à Paris, tant Schroeder conduit comme un dingue : « Bon, j’avais fini mon troisième roman — trois bons romans, que demander de plus ? Evidemment, je réfléchissais au quatrième, sur mon enfance, mais c’est presque impossible d’écrire ce genre de truc, ça sent toujours le calcul, c’est chiant, je n’en ai jamais lu un seul de valable. »

Alors ce récit n’est évidemment pas un journal de voyage ordinaire — « tu parles d’un écrivain, je n’avais même pas noté les noms des villes, lieux, attractions touristiques, saisons ou grandes émotions : tout ça c’étaient des conneries de toute façon » — même si, de retour à Los Angeles Bukowski se fend d’une (et une seule !) remarque qui pourrait s’apparenter à un art du voyage, à propos des valises : « encore une erreur commune à beaucoup de voyageurs, surchargés d’un attirail superflu, handicapés par des appareils photos inutiles. Tout ce sont on a besoin, c’est une machine à écrire portable, un tire-bouchon, un canif et un petit sac rempli de chaussettes et de sous-vêtements ».

Heureusement, Hank avait tout cela : ce récit de voyage rétif, tendre et bourru existe, c’est un enchantement noir et cocasse. Même sur commande, dans ce livre jusqu’ici inédit en français, Bukowski est immense. A la douane, à l’aéroport de Los Angeles, un douanier demande à Buk ce qu’il fait dans la vie. « — Écrivain.

— Oh, et qu’est-ce que vous écrivez ?

— Difficile à dire. C’est jamais pareil.

— D’accord, ça ira. »

Charles Bukowski, Shakespeare n’a jamais fait ça, traduit de l’anglais (USA) par Patrice Carrer et Alexandre Thiltges, Photographies de Michael Montfort, 13e note éditions, 254 p., 2012 (1979), 19 € 50.

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