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Billet de blog 11 janv. 2014

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Patrick Varetz, dans le mille

Drôle d’objet littéraire que ce Premier mille de Patrick Varetz, audacieux, risqué, « hors du temps, de la forme et du nombre » comme le programme la citation de Victor Hugo en épigraphe. « Hors du nombre » puisque d’autres numéros s’écrivent encore et toujours, qu’un 1001, vierge, attend sa formulation en fin du livre : journal ou roman en vers, poèmes d’émotion et de colère, fragments d’existence et éclats de pensée, dans une hybridité fondatrice et féconde.

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Drôle d’objet littéraire que ce Premier mille de Patrick Varetz, audacieux, risqué, « hors du temps, de la forme et du nombre » comme le programme la citation de Victor Hugo en épigraphe. « Hors du nombre » puisque d’autres numéros s’écrivent encore et toujours, qu’un 1001, vierge, attend sa formulation en fin du livre : journal ou roman en vers, poèmes d’émotion et de colère, fragments d’existence et éclats de pensée, dans une hybridité fondatrice et féconde.

 S’agit-il de poésie en prose ou de prose versifiée ? Difficile de répondre, le lieu même de naissance de ce texte est l’ambiguïté, une labilité — tant pis pour les amateurs de frontières franches et limites imperméables. « Sans savoir où ni savoir pourquoi », poursuit Hugo dans la citation liminaire, extraite de La Légende des siècles. Le premier siècle de Patrick Varetz, mille comme un comptage libre du temps, épopée en progrès, tendue vers son à venir. Le "je" lui-même est une figure libre, « j’étais hors » écrivait Hugo, toujours, dans un poème au titre lui-même programme, La vision de Dante : l’art comme phare, guide, illumination. Elle est issue du deuil et de la mort, de cette connaissance d’outre-tombe « Cale tes pas / Dans les traces / De la mort (ou du deuil) » (Le Frisson, poème liminaire). En lien des sensations, lieux et sentiments, un écrivain à la fois dedans et dehors, mais toujours « debout », dans une solitude fondatrice, une singularité revendiquée, qui passe souvent par le "tu".

© jeanpaulhirsch
© 

On connaissait Patrick Varetz pour ses deux précédents livres, Jusqu’au bonheur (P.O.L, 2010) et Bas monde (P.O.L., 2012), deux textes hybrides déjà, entre confession et roman, mise à distance de l’expérience personnelle dans une prose dense comme la « poisse », analyses troublantes d’un rapport contrarié au langage, qui « différencie » et parfois « exclut », mises en fiction d'une existence et une expérience. Premier mille tranche avec ces livres tout en creusant une ligne de faille de l’œuvre : cette fois le diapason ne s’accorde plus sur une intrigue, c'est la forme qui est repère et donne le la ; la langue, le rythme, des impératifs (« donne-moi », « étouffe », « vomis », « renonce »), une cadence peu à peu tissent un récit, bâti sur des instantanés. Aucune discontinuité dans ce volume, des motifs, échos et récurrences résonnent, construisent une histoire dans la fragmentation. L’index final, rassemblant ce Premier mille autour de noms, thèmes ou motifs, invite à lire ce récit souterrain, à le relier et le relire, en une fin qui est un recommencement.

Mais le parti-pris du vers n’en souligne pas moins une singularité, une expérience particulière, intime, subjective, tout en remettant en cause les formes habituelles, le ronron de la lecture, les repères. Ainsi sont mises en doute identité personnelle comme identité textuelle. Se disent une provocation, une liberté, la volonté de sortir de l’uniformité, par le paradoxal retour au vers, qui accompagna la naissance du roman. Des deux vers initiaux, signés d’un Victor Hugo qui lâcha « les chiens noirs de la prose » au XIXème siècle, aux frissons qui ouvrent et ferment le Premier mille de Patrick Varetz, c’est aussi une histoire littéraire qui s’écrit. Elle passe par Beckett, Hesse, Isaac Babel mais aussi le cinéma (Léos Carax), la chanson (Alain Bashung), elle transforme, transgresse et déborde, réécrit parfois, Whitman, Hugo, le livre de Job.

Premier mille est à la fois œuvre et laboratoire d’une œuvre, le journal d’un écrivain qui interroge le monde comme une altérité fondatrice, un chaos, puisant sa singularité dans l’intime et ses « angles morts » :

267

Chaque jour que

Tu voles à cette

Vie t’écarte de ta

Condition véritable.

Tu glisses ton

Apparence dans

Les angles morts.

Tu triches avec

Les mots et les

Mots s’avancent

D’eux-mêmes au-

Dessus du vide.

  • Patrick Varetz, Premier mille, P.O.L., 2013, 528 p., 29 €
© jeanpaulhirsch

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