Baudelaire, moderne antimoderne

De janvier à avril 2012, Antoine Compagnon a consacré à Baudelaire les leçons qu’il dispense au Collège de France. De ce cours est né le présent livre, dont la parution coïncide avec la présence au programme de l’agrégation du Spleen de Paris (1869), œuvre du « dernier Baudelaire » sur laquelle se concentre le critique et historien. Qu’a cet ouvrage de particulier en comparaison des innombrables volumes consacrés à celui que Rimbaud désignait comme « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » ?

De janvier à avril 2012, Antoine Compagnon a consacré à Baudelaire les leçons qu’il dispense au Collège de France. De ce cours est né le présent livre, dont la parution coïncide avec la présence au programme de l’agrégation du Spleen de Paris (1869), œuvre du « dernier Baudelaire » sur laquelle se concentre le critique et historien. Qu’a cet ouvrage de particulier en comparaison des innombrables volumes consacrés à celui que Rimbaud désignait comme « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu » ? Le titre l’annonce : il s’agit pour l’essayiste de montrer l’irréductibilité de Baudelaire, c’est-à-dire sa capacité à échapper systématiquement aux cloisonnements et aux lectures à la fois univoques et réductrices. Le meilleur exemple de cette résistance tient peut-être dans la façon dont le poète déjoue les classements traditionnels en matière d’écoles littéraires : à la lisière du Romantisme (dont il est tantôt tenu pour le fossoyeur, tantôt pour son apogée), donnant des vers au Parnasse contemporain, inspirateur de la mêlée symboliste, Baudelaire dialogue avec toutes les mouvances poétiques du siècle sans qu’aucune ne l’enferme.

Surtout, Baudelaire est un homme de contre-pied, véritable empêcheur de penser en rond passé maître dans l’association des contraires : le titre oxymorique des Fleurs du mal en rend bien compte, de la même manière que l’association, à l’époque pratiquement inédite, de la prose et de la poésie dans Le Spleen de Paris. L’art poétique que dresse le poète par la bande dans Le peintre de la vie moderne participe de cette logique : « La modernité, c’est le fugitif, le transitoire, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». C’est précisément à cette modernité et au rapport paradoxal que Baudelaire entretient avec elle qu’Antoine Compagnon se consacre, à l’aune de ces quatre « choses modernes » (p. 11) que sont la presse, la photographie, la ville et l’art.

On sait comment la Monarchie de Juillet a vu l’avènement d’une civilisation du journal ; le développement de la presse inspire à Baudelaire un double sentiment de fascination et de mépris, qu’un extrait célèbre de Mon cœur mis à nu résume avec force : « Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n’importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n’est qu’un tissu d’horreurs. » Cela dit, le poète prend acte du caractère incontournable de la presse. Fataliste, comme il l’est sur le plan politique, il se résigne : puisqu’il est impossible d’échapper au journal, autant essayer de le déjouer en profitant de ses possibilités lucratives. Baudelaire propose donc à Arsène Houssaye, directeur de L’Artiste et de La Presse, de publier dans ses colonnes des poèmes en prose, à la manière d’un feuilleton. Antoine Compagnon revient en détail sur la genèse mouvementée du Spleen de Paris, sur les mécanismes de ces textes audacieux qui « s’intègrent à la publication qui les reçoit, mais [qui] l’assaillent aussi » (p. 60) et sur les démêlés du poète avec les directeurs de journaux, ces « canailles ».  

Baudelaire par Nadar Baudelaire par Nadar
De semblable façon, Baudelaire honnit l’artificialité de la photographie, mais nous avons de lui des portraits qui comptent parmi les plus marquants de son époque. Correspondant de façon soutenue avec Nadar en 1859, il le flatte en se gardant bien de lui dire qu’il compose dans le même temps un pamphlet sur « Le public moderne et la photographie », qu’il publiera dans le Salon de 1859. Admirateur de Gavarni, il l’égratigne d’une pointe concluant un commentaire de ses dessins, et lui préfère, ainsi qu’au grand Daumier, Constantin Guys, qu’il sacre « peintre de la vie moderne » ― ce qui sidère les Goncourt, qui le trouvent insignifiant. Haïssant la ville difforme et grouillante de monde, il lui consacre la section des Fleurs du mal intitulée « Tableaux parisiens » et la totalité du Spleen de Paris ; c’est également la ville qui lui permet de se penser en flâneur, cet être errant auquel il s’identifie parce qu’il permet de se perdre dans la foule tout en l’observant.

L’ouvrage de Compagon se signale par sa richesse historique :  les pages sur les quatre « choses modernes » sont excellemment documentées. Baudelaire est situé, présenté en rapport autant avec son époque qu’avec l’ensemble de ce qui se dit et s’écrit à cette époque ― et qui éclaire son œuvre autant que celle-ci éclaire celle-là. Le parcours fléché par Antoine Compagnon mène à la démonstration de l’irréductibilité fascinante d’un auteur dont il est possible, aujourd’hui encore, de se demander s’il était réactionnaire ou progressiste. Le livre ne prétend pas répondre à cette question ; il permet au lecteur de se faire l’idée qu’il souhaite. Mieux, il donne à voir comment, dans ses contradictions, ce poète si déterminé (il faut relire ses échanges virulents, soulignés par Compagnon, avec les éditeurs qui osent modifier son texte) se présente comme un individu d’une incroyable lucidité, comprenant parfaitement les règles de son époque et acceptant de jouer le jeu sans y adhérer pleinement.   

Antoine Compagnon, Baudelaire l’irréductible, Paris, Flammarion, 2014, 24 €

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