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Billet de blog 12 juin 2013

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«L’Odyssée du sexe» de Guillaume Dustan

Peut-on désormais lire Guillaume Dustan (1965-2005) pour ce qu’il fut — un écrivain —, hors de toute polémique ? Est-il possible d’oublier les perruques vert pomme ou jaune fluo et barbe de trois jours sur les plateaux télévisés, les provocations pathétiques consistant à affirmer que le Sida ne tue pas, encourageant le bareback pour revenir, quelques mois plus tard, dire sur les mêmes plateaux qu’à l’époque on était « fou » ?

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Peut-on désormais lire Guillaume Dustan (1965-2005) pour ce qu’il fut — un écrivain —, hors de toute polémique ? Est-il possible d’oublier les perruques vert pomme ou jaune fluo et barbe de trois jours sur les plateaux télévisés, les provocations pathétiques consistant à affirmer que le Sida ne tue pas, encourageant le bareback pour revenir, quelques mois plus tard, dire sur les mêmes plateaux qu’à l’époque on était « fou » ?

Possible de laisser de côté la surenchère médiatique pour exister, immense appel au secours, pathétique lui aussi —au sens noble du terme, "poignant" — qui avait fini par faire de Guillaume Dustan une pâle copie de l’un de ses modèles, Hervé Guibert ? L’un comme l’autre ont refusé les tabous, renvoyé la société à ses silences, interdits et peurs — dont celle, fondamentale, de la mort, surtout lorsque le sexe l’affiche et l’affirme. Mais il est toujours difficile d’arriver après. Trop tard peut-être. Même lorsque l’on déclare, haut et fort, terrible vérité biographique, immense point d’interrogation historique, « jamais je ne vieillirai », citation extraite de Je sors ce soir, placée en exergue des Œuvres complètes dont les éditions P.O.L. entament la publication (en trois volumes, huit textes et un inédit annoncé dans le tome 3).

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La sortie du premier volume est l’occasion de relire des textes qui ont, littéralement, fait irruption. De tenter de sortir de la provocation, de l’imprudence médiatique pour revenir dans le champ du littéraire comme du social et du politique, indissociables : écarter l’événementiel, les poses, la caricature (énarque emperruqué, gay trash invité par Ardisson) pour faire retour au texte. Sur une prose qui évolue de manière spectaculaire entre Dans ma chambre (1996) et Premier essai. Chronique du temps présent (2005) sur dix courtes années de publication, avec, en leur centre, l’hallucinant Nicolas Pages (1999) — dix années que rassembleront ces trois volumes, affirmant sous la plume de Thomas Clerc qui les préface et annote qu’il faut désormais sortir ces textes de « cette subordination » à « leur réputation, ou à ce qu’on en a vaguement entendu dire »… Un credo qu’il faudrait d’ailleurs marteler pour tant de textes contemporains.

A paru, en mai 2013, Œuvres IDans ma chambre, Je sors ce soir, Plus fort que moi : trois textes — 1996, 1997, 1998 une trilogie que Dustan pense comme une « Odyssée du sexe », une forme d’autopornographie. Comment se dire autrement d’ailleurs ? Il faut bien un point nodal pour rassembler des identités multiples : énarque, juif, homo, écrivain, éditeur, provocateur, magistrat, SM, séropositif. Et comment ne pas imaginer qu’il y aurait eu bien d’autres Guillaume Dustan si cette vie ne s’était pas brusquement interrompue à l’aube de la quarantaine ? L’homme comme l’écrivain ne cessait de se (ré)inventer. A commencer par ce pseudonyme choisi pour effacer William Baranès, à l’état civil, mise à mort symbolique du biographique pour entrer dans la fiction de soi. Comme il l’écrit à la fin de Dans ma chambre, « alors je me dégoûterai tellement que ce sera enfin le moment de me tuer », parcours et projet constants d’une vie (d)écrite, (dé)faite.

Parler de soi (ou de ce double, Dustan), ce n’est pas seulement se dire mais s’inventer, puiser en soi le trouble, le désir, la peur, la fascination et tout renvoyer au lecteur. Dans une violence certaine. Et en ce sens, l’écrivain sort de l’intime pour devenir public comme il échappe à la littérature gay, à ce rayon dont il avait fait une collection pour Balland : c’est bien à l’ensemble de la société et des êtres qu’il s’adresse. Plus fort que moi, en quelque sorte. Faire de la « minorité » une focale pour dire l’universel. Faire de l’intime, du secret, des alcôves, chambres et autres lieux de rencontre l’espace même d’une exhibition, d’un explicite. Qui nous renvoie à nos tabous et interdits. À notre propre identité, à nos marges et définitions.

La prose de Guillaume Dustan est crue, sans fard, dérangeante, radicale. Pas seulement parce qu’elle a le sexe pour sujet. Parce qu’elle nous force à nous libérer de nos certitudes, de nos a priori. À voir. Lire. Être troublés, menacés. En somme, si la formidable publication de ces œuvres complètes par P.O.L. sort Guillaume Dustan de l’espace de la vaine polémique médiatique, elle le place au centre du champ de la subversion, en d’autres termes, de la littérature.

Guillaume Dustan, Œuvres I (Dans ma chambreJe sors ce soirPlus fort que moi), Préfaces et notes de Thomas Clerc, P.O.L., 360 p., 18 €

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Photographie : John Foley/P.O.L

Présentation du volume par Thomas Clerc (vidéo de Jean-Paul Hirsch) :

© jeanpaulhirsch