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Billet de blog 12 sept. 2013

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Barbara Kingsolver, le roman comme alerte climatique

Barbara Kingsolver est de ces écrivains qui rêvent d’Un autre monde, ou du moins d’un monde moins imparfait, et qui fait de la fiction l’arme d’un engagement. Scientifique de formation, elle explore dans son dernier roman Dans la lumière — Flight Behavior — les conséquences du changement climatique, à travers la migration soudaine, sublime et anormale de papillons monarques dans une petite ville américaine.

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Barbara Kingsolver est de ces écrivains qui rêvent d’Un autre monde, ou du moins d’un monde moins imparfait, et qui fait de la fiction l’arme d’un engagement. Scientifique de formation, elle explore dans son dernier roman Dans la lumièreFlight Behavior — les conséquences du changement climatique, à travers la migration soudaine, sublime et anormale de papillons monarques dans une petite ville américaine.

Ces papillons devraient passer l'hiver au Mexique. Ils viennent de trouver refuge au cœur des Appalaches. C’est une vision qui saisit Dellarobia, sous ses yeux la vallée ressemble à « un lac de feu ». Face à elle « l’impossible », « un formidable brasier s’élevant d’une forêt ordinaire, elle n’avait pas de mot pour cela ». Dellarobia est partagée entre la fascination et la peur, tant cette irruption de l’inconnu bouleverse l’ordre immuable des choses, au moment-même où cette dernière s’apprête à commettre l’irréparable, coucher avec Jimmy qui incarne ses rêves d'ailleurs. Dellarobia voudrait jeter « sa vie aux orties », lassée par son quotidien vampirisé par son mari, ses beaux-parents omniprésents, ses deux enfants, les travaux de la ferme.

Le roman de Barbara Kingsolver s’ouvre sur cette double crise, l'une biologique, l'autre intime et individuelle. Mais la vision des papillons — « on dirait une chose qui prend possession du monde » — a eu sur Dellarobia l’effet d’un « électrochoc » : elle renonce à ses rêves d'adultère, annonce ce qu'elle a vu. Et l'électrochoc se transmet bientôt à l’ensemble de la petite communauté rurale et religieuse de Feathertown. Comment expliquer la présence de ses « insectes couleur de feu » ? Pour beaucoup, c’est un message divin. Pour quelques autres, un effet des déboisements sauvages, du climat détraqué — « le monde des saisons s’était défait ». La nouvelle fait le tour du lieu, Dellarobia est au centre de l’attention générale, à l’église, dans les medias — locaux d’abord puis nationaux. Et Barbara Kingsolver étudie la manière dont une infime variation dans l’ordre du monde, un battement d’ailes de papillons, bouleverse un couple, une famille, une communauté.

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Bientôt des visites s’organisent sur la colline, menaçant de la transformer en parc à thème, un Disneyland lépidopère. L’enjeu dépasse désormais largement celui de la seule origine de ces papillons : comment tirer profit de leur présence ? Dellarobia, elle, prend conscience que sa vie doit changer : mariée à 17 ans, condamnée à une vie de femme au foyer sans éducation ni ouverture vers l’ailleurs, elle se mobilise, au côté d’un scientifique spécialiste des monarques, venu étudier sur place cette migration anormale, pour que sa communauté prenne conscience d’enjeux climatiques qui la dépasse. Le combat est rude, deux mondes s’opposent, l’un rural et religieux, l’autre scientifique, « deux mondes qui se faisaient face, chacun se comportant comme si le sien était tout ce qui comptait. Avec une telle résistance à communiquer l’un avec l’autre. Pratiquement sans langage commun ».

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Le roman est cette tentative pour trouver une langue commune, un moyen de communiquer, de dénoncer la manière dont « un désastre profitait toujours à quelqu’un », qu’il s’agisse de profit économique, d’audimat — ces media qui servent « le point de vue dominant de leur public et de leurs sponsors » — ou de publicité. Le récit est à la fois une fresque — une Amérique rurale et pieuse, ancrée dans ses traditions —, le portrait d’une femme qui s’ouvre au monde, et une enquête scientifique et écologique. Ces papillons « cloués au sol » pourront-ils s’envoler ? Dellarobia et les scientifiques présents vont-ils voir une espèce s’éteindre sous leurs yeux ?

Dans la lumière est un roman engagé qui combat le déni contemporain des dérèglements climatiques et milite pour une prise de conscience. Dans une note finale, Barbara Kingsolver souligne elle-même sa volonté d’ouvrir les yeux de ses lecteurs sur les « conséquences biologiques du changement climatique » et de « construire une histoire fictive à l’intérieur d’un cadre biologique plausible ». Mais son récit, pour militant qu’il soit, ne tombe jamais dans les travers du roman à thèse. Il répond aux mêmes impératifs que la science telle que la définit Ovid, le spécialiste des papillons monarques : « la science ne nous dit pas ce que nous devons faire. Elle ne nous dit que ce qui est ».

Barbara Kingsolver, Dans la lumière, traduit de l’américain par Martine Aubert, Rivages, 559 p., 24 € — Le roman existe au format numérique, 17 € 99

L’entretien avec Barbara Kingsolver a eu lieu à Paris, le 11 juin 2013 — Images : Dominique Bry, Entretien, traduction : Christine Marcandier

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Prolonger : sur un sujet proche, que l'on pense aux insectes ou au roman comme alerte, Le Sang des fleurs de Johanna Sinisalo, roman paru en mai dernier chez Actes Sud (traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, 288 p., 22 € 50).

Le roman est cette fois une dystopie : nous sommes en 2025 et le monde subit une grave crise agricole, liée à un événement de 2006 : les colonies d'abeilles disparaissent. Une anticipation de catastrophes écologiques et environnementales qui nous menacent, proche d'un fantastique poétique, puisque la romancière joue aussi sur des mythes de nos civilisations, faisant des abeilles un symbole d'immortalité, des insectes capables de voyager entre la vie et la mort.

Une fable dont on perçoit le symbolisme, quant à l'alerte nécessaire : détruire les abeilles est un premier pas vers une menace qui touche l'humanité dans son ensemble. Lire un extrait du roman.

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