Les voleurs de Manhattan

Les rentrées littéraires réservent de petites pépites : parmi elles, Les Voleurs de Manhattan d'Adam Langer. Un roman drôle, subtil, intelligent, terriblement addictif. Jusqu'où un écrivain peut-il aller pour être publié ? Quelles ruses pourraient lui permettre d'enfin entrer dans le cercle restreint des best-sellers, d'être invité dans les book clubs télévisés et les soirées littéraires new-yorkaises ?

Les rentrées littéraires réservent de petites pépites : parmi elles, Les Voleurs de Manhattan d'Adam Langer. Un roman drôle, subtil, intelligent, terriblement addictif. Jusqu'où un écrivain peut-il aller pour être publié ? Quelles ruses pourraient lui permettre d'enfin entrer dans le cercle restreint des best-sellers, d'être invité dans les book clubs télévisés et les soirées littéraires new-yorkaises ?

Ian Minot écrit des nouvelles depuis des années. Tous ses envois sont systématiquement retournés, même lorsqu'il écrit "manuscrit sollicité" sur l'enveloppe. On lui avait pourtant assuré que la ruse fonctionnait. Il hante les raoûts littéraires dans l'espoir de croiser quelqu'un d'influent (mais connaît surtout les têtes à têtes avec son verre, « c'était comme une soirée échangiste pour célibataires, tout le monde se jaugeait, s'attirait dans des petites salles privées, exhibant ses contrats et ses listes de clients pour mesurer laquelle était la plus longue »), espère en vain être invité à une Stim-Lit, « la "Stimulation littéraire" du KGB, un spectacle-tremplin hebdomadaire d'écrivains montants », rumine bile et amertume. Pire, sa petite amie roumaine, Anya — très belle, un peu jetée, accent roumain à couper au couteau — qui écrit elle aussi est soudain repérée. Adulée, courtisée par les plus grandes maisons new-yorkaises, citée parmi « les 31 auteurs les plus prometteurs de moins de 31 ans », elle publie Jamais nous n'avons parlé de Ceausescu. Ian se retrouve seul, Anya le quitte pour un rappeur, Blade Markham qui vient de publier ses mémoires et truffe ses phrases de "yo". Désespoir aussi noir que le café que sert Ian au Morningside Coffee, en attendant des jours meilleurs. Ian pense même que son seul salut financier pourrait venir du vol. À une soirée chez un agent littéraire, il tombe sur un lot de romans dédicacés :

« La bibliothèque semblait être l'unique pièce déserte du rez-de-chaussée, aussi y passais-je un peu de temps à parcourir les premières éditions de ses célèbres amis et connaissances, qui avaient rédigé d'affectueuses dédicaces — "À un poids lourd de la littérature, avec mon amitié, Mohamed Ali", "À Geoff, merci pour toutes les corrections, Jonathan Franzen". Le seule remarque mitigée venait de Philip Roth — "Pour Geoffrey, une vraie tache". Je me demandais combien je pourrais tirer de ces livres sur eBay, si je m'enfuyais avec un paquet sous le bras. »

Et c'est là que le destin de Ian Minot pourrait enfin basculer. Le Morningside Coffee est aussi fréquenté par Jed Roth, ex-éditeur désabusé, prêt à lancer la carrière littéraire d'Ian par une arnaque. Ian et Jed se lancent dans l'écriture d'une vraie-fausse autobiographie, Les Voleurs de Manhattan, où il est question d'une bibliothèque incendiée (la Bloom), de voleurs de manuscrits et d'un exemplaire du Dit-du-Genji. Ian sera l'instrument de la vengeance de Jed Roth : une fois publié, il révélera à la télévision que le livre est une arnaque, un pur mensonge, entraînant dans son sillage tous les textes trafiqués et coups commerciaux de sa maison d'édition, Merrill Books. Pourtant, Ian, pris dans son pacte faustien avec Jed Roth, s'aperçoit que le récit des Voleurs de Manhattan devient peu à peu le scénario de sa propre vie et qu'il est, à son corps défendant, le héros d'une série noire.

Adam Langer joue des codes du roman avec Les Voleurs de Manhattan : le texte est une satire hilarante du monde de l'édition américaine, truffé de clés et d'allusions (Michiko Kakutani, Gary Shteyngart). C'est aussi une parodie de roman noir au scénario implacable, un page-turner redoutable. C'est enfin, au-delà de sa causticité, un hymne aux bibliothèques — le monde comme bibliothèque, à la Borges, cité en épigraphe —, aux livres, qui nourrissent son propre récit. En effet, chaque titre de chapitre renvoie à de grandes affaires qui ont secoué le monde littéraire américain (et mondial) : de Mille Morceaux (A Million Little Pieces) de James Frey — prétendus Mémoires d'un ex-toxicomane, publiés par Frey en 2003. Le livre entre dans toutes les listes des meilleures ventes, Frey est invité par Oprah, adulé... avant que la supercherie ne soit découverte : Frey a prétendu que son texte était autobiographique pour être publié mais l'Amérique ne pardonne pas le mensonge — The Hoax, fausse autobiographie de Howard Hugues, en passant par Opal Mehta Got Kisses, Got Wild and Got a Life de Kaavya Viswanathan, livre qui se révélera être un copié / collé (en France, récemment, un "auteur" parlait d'innutrition, joli mot pour masquer une pratique qui relève du plagiat) de plusieurs romans déjà parus (dont ceux de Salman Rushdie). 500 000 $ avaient été donnés en avances pour ce livre, avec option pour un second. L'éditeur a dû rappeler les invendus pour destruction. Ce sont ainsi des dizaines et des dizaines d'affaires qui sont mises en perspectives dans le roman (et résumées dans un glossaire à la fin du livre).

Les Voleurs de Manhattan est un délice d'inventivité jusque dans sa langue. Le récit est truffé de néologismes (eux aussi explicités par un lexique) : les auteurs en vogue portent des franzens (lunettes à l'élégante monture noire, à la Jonathan Franzen), des eckleburgs (montures jaunes d'après Gatsby le Magnifique) ou d'« épaisses lunettes à la Joan Didion ». On boit du faulkner (whisky) ou du fitzgerald (gin-fizz), les textes rapportent parfois un énorme frazier (à valoir à la signature d'un contrat, d'après le nom de l'auteur de Retour à Cold Mountain qui aurait reçu une somme à sept chiffres pour son deuxième roman, Treize Lunes). Les romans sont composés de superbes hemingways (phrases) ou ils sont implacablement lishés (caviardés, comme le fit Gordon Lish des nouvelles de Raymond Carver). On croise des poppins (parapluies), quelques portnoys (sexes masculins, sur le modèle de Roth, Philip cette fois), des prousts (lits). L'ensemble est un bijou, une véritable schéhérazade (récit à suspens qui entraîne le lecteur jusqu'au soir suivant) dans laquelle on woolf (avance à toute allure). Précipitez-vous sur Les Voleurs de Manhattan, ironiquement sous-titré Mémoires Roman, vous ne le regretterez pas.

Adam Langer, Les Voleurs de Manhattan, traduit de l'américain par Laura Derajinski, Gallmeister, "Americana", 264 p., 22 € 90.

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