Modiano, jazz, Belgique sur les rayons de juin

Le surréalisme est le point commun de quatre livres sur nos rayons de juin: le loufoque nostalgique de Marie Lebey, la losophie de Queneau, des épigraphes classées selon le tarot de Marseille et un impertinent Comment peut-on être Belge ?
Le surréalisme est le point commun de quatre livres sur nos rayons de juin: le loufoque nostalgique de Marie Lebey, la losophie de Queneau, des épigraphes classées selon le tarot de Marseille et un impertinent Comment peut-on être Belge ?

 

Oublier Modiano

Ça commence comme une carte postale, postée avec retard, sous le signe de la nostalgie. Cabourg. Proust, Colette – mais pas l’écrivain, la bonne, dite Reine des pommes, quand la narratrice trouve refuge dans sa chambre, de bonne, pour «dévorer sa collection de romans-photos». Écrire un temps perdu, pour mieux le retrouver. Écrire sous le signe de Proust, et de Modiano surtout, lu, aimé, approprié:

«Lors d’interminables vacances à Cabourg, j’ai relu tous vos livres. Cela a été un éblouissement. À l’époque je m’ennuyais un peu dans la vie. Pour occuper mon temps libre, j’ai décidé de photographier chaque lieu mentionné dans votre œuvre, et j’ai acheté un appareil.» Drôles de voyages, Paris, les bords de Marne, Milan, Londres, Annecy, Tanger… Archéologue d’une œuvre admirée, enquêtrice, limite invasive.

Dans Oublier Modiano, titre antiphrastique, Marie Lebey mêle des souvenirs de l’homme, de ses livres et son enfance à elle, ses deuils, ses amours perdues. Le point commun ? la fantaisie, la nostalgie, la poésie, avec un sens du détail incongru et fantasque proprement réjouissant. Comme cette rencontre entre Dominique Rocheteau et Lucette Almanzor, l’Ange vert et la veuve de Céline, dans une tribune du Parc des Princes. Le loufoque qui donne naissance au doux-amer. Marie Lebey procède par additions de détails. Un ne pas oublier, comme un myosotis, qui joue d’un passé (re)composé, d’une mélodie entêtante. Un centon, Modiano, comme le refrain d’une ballade – celle de Lucie Jordan – partout sa silhouette obsessionnelle, comme «un opium délicieux». Il demeure secret, ainsi à Biarritz, «comme à chaque fois que je m’approche d’une des maisons où vous avez vécu, elle se recroqueville sur ses secrets».

 

«Roman» dit le sous-titre d’Oublier Modiano, pourtant c’est le réel qui est ici brassé, réécrit – au grand dam de l’auteur admiré qui s’est déclaré «profondément choqué» par les inventions romanesques de Marie Lebey autour de la mort de son frère Rudy en 1957 – mais si elle donne «l’impression de regarder la vie du haut d’un escabeau» c’est pour «cacher» sa «mélancolie». «Échafaudage indispensable pour atteindre un peu de moi». Traces en cas de démolition. «La seule vérité qui compte est celle qui se blottit au creux de nos souvenirs». CM

Marie Lebey, Oublier Modiano, Editions Léo Scheer, 2011, 150 p., 17 €.

Les photos du livre sont disponibles ici

Lire les premières pages du roman

 

 

Swingin’ with Queneau

Jazzman à ses heures (voir notre titre) mais surtout prof de littérature, Jean-Pierre Martin a l’excellente idée de remettre Raymond Queneau à l’honneur. Pour ce faire, il s’appuie, nous dit-il, sur la correspondance qu’il aurait échangée longuement avec l’écrivain sans jamais le rencontrer pour autant… Toujours est-il qu’il parle du sympathique Raymond comme s’il l’avait connu intimement. L’autre joyeuse idée de cet excellent ouvrage est qu’ensemble Queneau et Martin auraient créé le «Collège international de losophie» (sic), dont ils seraient les deux seuls membres. La losophie ? Un mixte de littérature et de philosophie et leur dépassement qu’illustre si bien l’œuvre de Queneau et serait d’un Sartre sceptique et amusant. Mais l’auteur du Chiendent apparaît surtout ici en «ethnologue du tout proche» comme en linguiste du parler des rues. Par ailleurs, note encore l’auteur, à réduire Queneau à son côté rigolo, on risque de passer à côté de l’essentiel, y compris d’un solide fond de mélancolie propre à ces beaux romans que sont Pierrot mon ami ou Le Dimanche de la vie. Tout cela étant, Queneau aurait dit à Martin qu’il était son meilleur lecteur. Si ce n’est pas vrai, c’est fort bien vu… Et l’écrivain, nous dit le texte, aurait même ajouté : «Vous êtes plus Queneau que moi. Mais, la Pléiade, ce sera moi». JD

Jean-Pierre Martin, Queneau losophe, Paris, Gallimard, « L’un et l’autre », 2011. 17,90 €.

Épigraphes

L’épigraphe est cette courte citation qu’un écrivain place au seuil de son œuvre. Manière de rendre hommage à un auteur admiré, de se dire redevable ou plus perfidement de désigner celui que le texte à venir se charge de dépasser. Ces mots mis en relief sont saturés de sens. Le XIXème siècle les a mis à l’honneur, systématisés, au point que Charles Nodier en fait de véritables chapitres dans son Histoire du roi de Bohême et ses sept châteaux, par exemple.

Moment essentiel pour introduire à un univers littéraire, l’épigraphe est pourtant souvent oubliée, survolée par les lecteurs. Le présent ouvrage propose de les redécouvrir, invitation au voyage dans un univers de mots, de référents, hommage à la littérature. Il ne s’agit pas d’une liste – qui aurait été fastidieuse – mais d’un classement suivant les lames du tarot de Marseille, dans un esprit surréaliste assumé, du bateleur au fou, en passant par le monde, le pendu, la mort, l’ermite. De quoi lire ces épigraphes sous le signe de celle empruntée à Christopher Morley par Robert McLiam Wilson pour Les Dépossédés : «Il soupçonnait parfois qu’il les aimait comme Dieu les aimait : à une distance judicieuse». CM

Elsa Jonquet et Patrick Mosconi, Épigraphes, Seuil, 2011, 141 p., 14 € 50.

 

Belgian requiem ?

En remontant largement dans une histoire qui est vraiment une drôle d’histoire, le journaliste Charles Bricman publie un excellent petit livre sur ce qu’est devenue la Belgique aujourd’hui et sur la crise politique qu’elle traverse. Il rappelle évidemment que le pays est, depuis sa création en 1830, fait de deux peuples que tout semble opposer : Flandre chrétienne et d’abord agricole avant de se moderniser rapidement, Wallonie socialiste et longtemps en pointe dans le développement industriel avant de connaître le déclin. Flandre aujourd’hui riche et votant à droite, Wallonie appauvrie et continuant à aller vers la gauche. Question : comment un État fait de deux entités aussi discordantes a-t-il pu tenir si longtemps ? Réponse connue : grâce à une culture remarquable du compromis. Mais voilà qu’aujourd’hui cette culture est comme sans effets. Tout un nationalisme flamand veut en finir avec elle et aller vers l’indépendance. Fort de ce qu’il appartient à cette catégorie de Belges qui au gré des croisements familiaux, appartiennent aux deux communautés, Charles Bricman défend l’idée que seule Bruxelles pourra tenir le pays ensemble : francophone en territoire flamand et par ailleurs multiculturelle autant qu’internationale, la capitale a quelque chose d’insécable. Suffira-t-elle à maintenir une unité minimale ? La suite au prochain numéro. JD

Charles Bricman, Comment peut-on être belge ? Paris, Flammarion, « Café Voltaire », 2011. 12 €.

 

Les rayons du Bookclub de juin : Jacques Dubois (JD) et Christine Marcandier (CM)

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