Roth, Le Rabaissement

Le Rabaissement, trentième roman de Philip Roth, vers l'épure: 120 pages, 3 actes pour dire qu' «il avait perdu sa magie». «Son talent était mort». Le «il» ne désigne pas l'auteur mais son personnage, Simon Axler, comédien, la soixantaine dont quarante années de triomphe sur les scènes de Broadway.
Le Rabaissement, trentième roman de Philip Roth, vers l'épure: 120 pages, 3 actes pour dire qu' «il avait perdu sa magie». «Son talent était mort». Le «il» ne désigne pas l'auteur mais son personnage, Simon Axler, comédien, la soixantaine dont quarante années de triomphe sur les scènes de Broadway. «L'élan n'était plus là. Au théâtre, il n'avait jamais connu l'échec, ce qu'il faisait avait toujours été solide, abouti. Et puis il s'était produit cette chose terrible: il s'était soudain retrouvé incapable de jouer».

120 pages pour dire le sentiment d'échec et d'impuissance d'un homme qui s'effondre, divorce, a le sentiment de «rien de plus que l'inventaire de ses défauts», la tentation du suicide, la dépression jusqu'à l'internement. Puis l'espoir d'un renouveau avec une femme qui a 25 ans de moins que lui. Ensemble, Simon et Pegeen vont tenter de tirer un trait sur leur passé sexuel, amical et professionnel, «même si le dialogue tourne au roman-photo». Peut-on se métamorphoser et/ou devenir un Pygmalion pour l'autre? Aimer un homme et non plus une femme, pour Pegeen, oublier ses démons pour Simon, changer de sexe et «devenir un homme hétéro» pour Priscilla, l'ancienne compagne de Pegeen ? Peut-on se (re)créer? Le constat, implacable, donne son titre au chapitre 3: «Le dernier acte». Rideau.

Que reste-t-il quand tout semble prendre fin? Des rivalités à vif, des souvenirs douloureux, tout ce que Simon Axler tente de reconquérir à travers Pegeen, qu'il a connue enfant, fille de comédiens amis. Une lucidité terrible qui sape les moindres sensations. Le sentiment d'avoir fait de sa vie une mauvaise pièce et, pire encore, d'y jouer faux. «Tout cela demeurait du malgré tout du théâtre, du mauvais théâtre». «Le seul rôle à sa portée était le rôle de quelqu'un qui joue un rôle».

«Ainsi commença la fin». Le livre de Philip Roth ne surprendra pas les lecteurs de l'œuvre du romancier qui retrouvent dans Le Rabaissement l'univers de la scène du Théâtre de Sabbah (National Book Award en 1965), le monde universitaire, le talent à dire les fins, les doutes et désillusions comme l'espoir de trouver un nouvel élan dans le sexe, l'érotisme, la chair, l'art de saisir des crises.

Pourtant le roman déçoit d'abord. Avant d'emporter tant il est ce qu'il décrit. Fin, désolation, vanité. Tout dans le roman dit l'épuisement, la peur de la mort, la sensation que l'œuvre est derrière, dans une forme mimétique de ce «rabaissement» général: concision, épure, thèmes de prédilection de son œuvre livrés bruts, sans développements ou réflexions vaines. A l'image des paroles de Prospero que se remémore Simon, «un brouhaha tortueusement vide de sens et ne désignant aucune réalité, mais ayant cependant la force d'un envoûtement plein de signification pour lui». Philip Roth ne dit pas seulement la fin d'un personnage. Il ne se contente pas de mettre en abyme ses propres obsessions et angoisses à travers Simon Axler, avec l'ironie spéculaire de certaines incises («Si vous êtes dans le métier depuis quarante ans, votre savoir-faire, ça ne se perd pas»). C'est la fin du roman fresque et épopée que Roth matérialise dans Le Rabaissement, l'épuisement des cycles, une Amérique et un monde en crise, «le cauchemar universel».

Philip Roth, Le Rabaissement, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier, Gallimard, 122 p., 13 € 90.

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Prolonger : Un homme de Philip Roth, à reculons vers la mort, par Dominique Conil.

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