Christine Marcandier
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Billet de blog 14 mars 2014

Nous aurons de l’or

Jean-Eric Boulin a fait irruption sur la scène littéraire en 2006, avec un Supplément au roman national en rupture avec nombres de codes compassés et frileux. Le compromis comme la prudence sont des mots inconnus de sa prose nerveuse et politique. La littérature française ? Il ne s’y reconnaît pas. La France ? « le pays le plus triste du monde », un pays qui se meurt de ses peurs. Tout passe au crible de son énergie, la presse, les élites, Hollande, la classe politique dans son ensemble et cette société française, repliée sur un passé mal digéré.

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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Jean-Eric Boulin a fait irruption sur la scène littéraire en 2006, avec un Supplément au roman national en rupture avec nombres de codes compassés et frileux. Le compromis comme la prudence sont des mots inconnus de sa prose nerveuse et politique. La littérature française ? Il ne s’y reconnaît pas. La France ? « le pays le plus triste du monde », un pays qui se meurt de ses peurs. Tout passe au crible de son énergie, la presse, les élites, Hollande, la classe politique dans son ensemble et cette société française, repliée sur un passé mal digéré.

Alors, comme certains personnages de son dernier roman, Nous aurons de l’or, qui « n’en pouvaient plus » de cette France, Jean-Eric Boulin s’éloigne. Il vit aux Etats-Unis depuis cinq ans, il est parti quelques jours avant l’élection de Barack Obama, en 2008. Il y est resté, trouvant une inspiration, une distance et une fécondité dans sa distance avec Paris mais aussi Marseille — son lieu de naissance, si présent encore dans le rythme de sa langue parlée comme la lumière « insoutenable » de sa prose.

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Son dernier roman est trace de ce départ — décrire « un trajet de mémoire », « occuper le passé » : le « il » qui le traverse, jamais nommé, est boxeur, il a quitté son 93 natal pour New York, Brooklyn puis Charlotte. Nous aurons de l’or est tout entier dans cette tension entre l’ancien et le nouveau continent, une vie passée tournée vers un à venir. La distance géographique est aussi temporelle. Nous sommes en 2030, à peu près, notre présent est devenu Histoire, la face du monde a changé : aux USA, la Horde d’or veut faire advenir un nouveau monde, « The US is burning, titrait le New York Times ». En France, Rachida Meziane s’apprête à prêter serment. Elle vient d’être élue présidente de la République, tremblement de terre politique permis par l’alliance de son parti, le PMD (le parti des musulmans démocrates) avec le PS. Quelque chose a changé.

Nous aurons de l’or est le roman d’un renouveau : Jean-Eric Boulin publiait jusqu’ici chez Stock, il en est parti après la mort de son éditeur Jean-Marc Roberts auquel le livre est dédié. Il a rejoint le Seuil. Entre temps, il s’est essayé à la traduction (pour Feuilleton), à l’écriture collective comme à la chronique du présent — La Traversée du printemps, Visages de la révolution égyptienne, il signait les textes, Alban Faktin les photographies. Dans cette apparente diversité, une même ligne : être dans le réel, composer avec le présent, en dire les lignes de faille et de fuite, modeler un avenir. Mais, toujours, échapper, comme le montre la quasi impossibilité de le cadrer durant l’entretien. Jean-Eric Boulin ne tient pas en place, de même qu’il refuse pour le moment le terme d’« écrivain » — tout est encore à construire, dit-il avec une modestie non feinte —, il pose autant de questions qu’il répond à celles qu’on lui pose.

Nous aurons de l’or est le récit d’une journée particulière : pour la France puisque Rachida Meziane va prêter serment à Saint-Denis (« un événement pur », « l’Histoire, qu’il comprend comme la mise en fierté de tous ») comme pour le personnage central du roman, qui a rendez-vous avec son passé et qui revient sur les lieux de sa jeunesse, de son amitié avec Yassine, devenu artiste contemporain « total » et militant politique, assassiné quelques années plus tôt. La journée est tendue par les lieux traversés — qui « le regardent autant qu’il les regarde » — les détails qui composent une ample fresque du passé, les souvenirs et réflexions de ce « il » confronté à sa vie, à ce qu’il a réussi à en faire, à cette amitié avec Yassine, terminée dans le sang, à ses engagements politiques.

Et à travers ce récit, c’est toute la société française qui est mise en coupe : son repli frileux — Yassine a exposé une pièce nommé « Encéphalogramme plat, cartographie des cinq cents noms qui faisaient le Tout-Paris » —, ses « élites blanches et bourgeoises », ce qu’elle a longtemps été incapable de regarder en face (son passé colonialiste), l’espoir que constitue une femme Présidente de la République et pas n’importe laquelle — une militante qui représente la diversité de la France mais aussi « la chair du Verbe ». Tout le roman est tendu par une colère, qui n’est aucunement nihiliste ou pure force négative : comment construire, comment sortir de nos impasses, apprendre à vivre avec l’Autre ? Comment en finir avec une société verticale et cloisonnée, avec un système économique qui nie la vie-même ? La dystopie — la France, le monde en 2030 — n’est pas le récit d’une catastrophe annoncée mais l’espoir d’un changement, d’une utopie possible : « La France, l’homme mourant de l’Europe, s’était réveillée. Dans les replis du pays, des visages nouveaux travaillaient à des œuvres nouvelles ». En 2030, Le Point a fait faillite et le directeur de Libé, « un Renoi », s’appelle Thomas Ngog…

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Au-delà de ces questions politiques et sociales, ce roman d’enfance, de boxe, d’amitié et d’amour est une ode à la langue — aux langues. Sa prose mêle français, anglais et arabe, langue classique, inventivité moderne et néologismes, joue de dissonances et mises en correspondances, d'un rythme effréné, double, celui de la colère et celui de l'espoir. L’art est par essence politique, en témoignent les œuvres de Yassine comme ce roman qui les met en perspective et nous « décentre », comme l’écrit Jean-Eric Boulin (et l'on pense aux Saisons de Louveplaine de Cloé Korman, à sa volonté de « porter nos regards au-delà de la clôture, notre curiosité plus loin »).

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Le Supplément au roman national était dédié « aux invisibles ». Ce nouveau tome de notre roman national, Nous aurons de l’or, au futur proleptique, est dédié à Jean-Marc R. mais aussi « À ceux qui se reconnaîtront ». Nul doute qu’ils seront nombreux.

Il est par ailleurs l’auteur de :

  • Supplément au roman national, Stock, 2006, roman disponible au Livre de Poche
  • Chronique d’une société annoncée, Stock, 2007 (avec le collectif "Qui fait la France ?") — dix nouvelles signées Karim Amellal, Jean-Eric Boulin, Khalid El Bahji, Dembo Goumane, Faïza Guène, Habiba Mahany, Samir Ouazene, Mabrouck Rachedi , Mohamed Razane, Thomté Ryam.
  • La Question blanche, Stock, 2008
  • La Traversée du printemps, Visages de la révolution égyptienne, photographies d’Alban Faktin, François Bourin éditeur, 2012

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