Christine Marcandier
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 14 juin 2012

Un concours de circonstances

Les écrivains américains parlent souvent de la fiction comme d’un « what if ». Il est plus complexe d’user de l’expression en français, le « et si » semblant désormais ouvrir aux titres creux d’un Marc Levy (et si… c’était vrai, à refaire, ad lib.). Pourtant Un concours de circonstances d'Amy Waldman est tout entier dans ce « what if ». Et si un musulman avait remporté le concours d’architecture du mémorial aux victimes du 11 septembre ? Et si c’était lui ?

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart
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Les écrivains américains parlent souvent de la fiction comme d’un « what if ». Il est plus complexe d’user de l’expression en français, le « et si » semblant désormais ouvrir aux titres creux d’un Marc Levy (et si… c’était vrai, à refaire, ad lib.). Pourtant Un concours de circonstances d'Amy Waldman est tout entier dans ce « what if ». Et si un musulman avait remporté le concours d’architecture du mémorial aux victimes du 11 septembre ? Et si c’était lui ?

Quelques années après le 11 septembre 2001, la plaie est toujours ouverte, les familles des victimes à cran, l’Amérique divisée sur les répercussions de l’attentat, sécurité intérieure, les guerres à mener, islamophobie plus ou moins larvée. Ground Zero est l’image même de cette blessure béante. Il faut donc reconstruire. Ne pas oublier mais témoigner, par un mémorial, de la capacité de l’Amérique à dépasser l’impensable. « On ne pouvait pas se dire américain si on n’avait pas, par solidarité, regardé ses concitoyens de faire pulvériser, mais quel Américain devenait-on par la suite ? Une victime traumatisée ? Un vengeur gonflé à bloc ? Un voyeur gêné ? Paul, ainsi que beaucoup d’autres Américains, il le soupçonnait, était un peu tout ça. Le mémorial avait pour dessein de permettre l’apaisement. » Là est le rôle, culturel, social, politique, de l’architecture, « imaginer des bâtiments qui symbolisaient les valeurs de l’Amérique telles la démocratie et l’ouverture d’esprit ».

5 000 projets sont étudiés par un jury qui ne sait rien des architectes les ayant déposés. Deux restent en lice, que tout oppose : l’un s’appelle “le Vide”, un « parallélépipède de granit noir en forme de tour d’une douzaine d’étages posé au centre d’un immense bassin ovale, qui apparaissait sur les dessins comme une grande entaille dans le ciel. Les noms des morts seraient gravés sur sa façade et se reflèteraient dans l’eau ». Le projet est abstrait, théorique, grandiose.

L’autre est “le Jardin”, géométrique, rectangulaire, cerné d’un mur blanc de dix mètres de haut rappelant les noms des victimes, « disposés de façon à recréer ma forme des tours détruites ». Quatre carrés de trois hectares, divisés par deux canaux, entourés d’arbres : de vrais arbres mais aussi des arbres métalliques, « réincarnation des tours », « fabriqués avec des débris récupérés sur le site ». Au centre, un pavillon consacré à la contemplation.

Tout oppose les deux projets : le premier est vertical et aérien, l’autre horizontal et plat, l’un est abstrait, dur et noir, comme la douleur, la plaie qui jamais ne pourra cicatriser. Le second vivant, il varie au gré des saisons, comme le deuil, le souvenir qui jamais ne s’efface, qu'il faut entretenir.

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C’est finalement le jardin qui est choisi. On apporte le dossier 4879. Et là, stupeur du jury : l’architecte se nomme Mohammad Kahn. « Bordel de merde, c’est un musulman ! » s’exclame l’un des jurés. Que faire ? Élire “le Vide” au mépris de mois de travail démocratique ? Le jury se donne le temps de la réflexion mais le résultat fuite dans la presse. La polémique enfle, tous – familles de victimes, éditorialistes, journalistes, jurés, citoyens – alimentent un scandale qui dépasse rapidement le cadre des États-Unis et enflamme le monde. Mohammad Kahn doit-il, va-t-il retirer son projet ?

« What if ? » donc. Hors le 9/11 et la volonté de construire un mémorial – cf. l'article d'Iris Deroeux, “Ground Zero réintègre New York” (Mediapart, septembre 2011) –, tout est fiction, ou presque, dans Un concours de circonstances. Et pourtant. Le faux décape le réel, sonde les contradictions qui divisent l’Amérique contemporaine, les paradoxes d’une société divisée. Amy Waldman signe là son premier roman (immense succès aux USA). L’ancienne journaliste du New York Times a couvert le 11 septembre et les questions internationales. Elle fait du roman un prisme du réel, un kaléidoscope. Toute la société américaine y est représentée, toutes les couches sociales, des plus hautes aux plus clandestines. Elle analyse les réactions de tous, les questions identitaires, idéologiques, religieuses. Et offre un roman proprement fascinant, d’une intensité qui saisit dès les premières pages et ne se relâche jamais, construit sur un suspens lié au scandale qui déferle sur l’opinion publique.

Amy Waldman alterne les focalisations, mêle passé et présent, creuse les portraits des principaux personnages – Claire, la veuve ; Sean, frère d’un pompier mort durant l’évacuation des tours ; Paul, président du jury ; Mo, l’architecte ; Alyssa Spier, la journaliste du New York Post, le tabloïd qui alimente la polémique de ses papiers ; Asma, veuve d’un clandestin bangladais qui faisait le ménage au WTC ; avec aussi les silhouettes de Susan Sarandon ou Tim Robbins –, et elle parvient, malgré un final un peu décevant, à ne jamais sombrer dans le manichéisme ou le pathos.

« Parfois, il faut provoquer l’Amérique. Lui rappeler qui elle est », déclare Mohammad Kahn, au cœur du scandale. Là est sans conteste le but d’Amy Waldman, dans cette remarquable analyse, au scalpel, d’une Amérique divisée et traumatisée, « en conflit avec elle-même », qui a soif de héros comme de boucs émissaires. « Avant de se figer dans le marbre, l’histoire était capable de prendre n’importe quelle forme », Un concours de circonstances en est la chronique à vif.

Amy Waldman, Un concours de circonstances, traduit de l’anglais (USA) par Laetitia Devaux, Editions de l’Olivier, 403 p., 23 €

Lire le premier chapitre d'Un concours de circonstances (pdf)


Prolonger (Romans du 11 septembre, Bookclub) :

AMIS Martin, Le Deuxième avion

AUSTER Paul, Seul dans le noir

CURIOL Céline, Exil intermédiaire

DeLILLO Don, L'Homme qui tombe

GESSEN Keith, La Fabrique des jeunes gens tristes

HUSTVEDT Siri, Plaidoyer pour Eros (et entretien avec l'auteur ici)

KALFUS Ken, Un désordre américain

MANCASSOLA Marco, La Vie sexuelle des super-héros (et ici)

MESSUD Claire, Les Enfants de l'empereur

O'NEILL Joseph, Netherland (et ici)

REVERDY Thomas B., L'Envers du monde

& Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près (Points), Jay McInerney, La Belle Vie (Points), Frédéric Beigbeder, Windows on the world (Folio)

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