Philippe Djian, le monde littéraire, les prix

Lorsque Vincent Truffy et moi avions rencontré Philippe Djian, fin août dernier, il était encore sur la liste du Goncourt, favori avec un autre romancier, comme lui écarté des dernières listes, Olivier Adam. Nous avions donc évoqué le milieu littéraire et un éventuel prix.

Lorsque Vincent Truffy et moi avions rencontré Philippe Djian, fin août dernier, il était encore sur la liste du Goncourt, favori avec un autre romancier, comme lui écarté des dernières listes, Olivier Adam. Nous avions donc évoqué le milieu littéraire et un éventuel prix. Ces questions, nous avions préféré les laisser de côté, pensant qu'elles détourneraient l'attention du principal, un roman, une œuvre, aujourd'hui (enfin !) couronnée d'un prix (Interallié 2012). Voici ce que nous avions alors laissé en marge de notre article :

N’en déplaise à certains, Philippe Djian est un écrivain, imposant une voix dont il accorde la note de roman en roman. « Comme quand on écoute la radio et qu’on cherche la bonne station, ça crache avant, après, jusqu’au moment où on tombe sur le son juste ». « Mon travail c’est de trouver la langue d’aujourd’hui. Mettre le monde dans une phrase. Peut-être que je n’y arrive pas mais c’est ce que je veux. C’est mon but. Le rythme, la couleur, l’intonation. Le monde est une note, ma phrase doit la donner ». Cette ambition, saisir le contemporain, le place pourtant dans une position paradoxale : une œuvre longtemps non reconnue par la presse littéraire (ou estampillée rock, avec pincettes) et pourtant entendue par le public. Mais pardonne-t-on leur succès à certains auteurs ? N’est-il pas plus ou moins toujours synonyme de soupçon ?

Or, populaire, Philippe Djian l’est indéniablement. Il le revendique même, affirmant qu’« écrire pour 100 personnes, ça ne me suffit pas. Ca ne justifierait pas le fait d’avoir passé trente ans de ma vie derrière un bureau, le travail d’une vie ». Il refuse la tour d’ivoire (tout en étant « d’une manière un peu absurde, persuadé qu’un écrivain c’est quelqu’un qu’on enferme dans une cave, sans rapport aucun avec le monde extérieur et qui est capable d’écrire un livre »), il ne considère pas hors de la cité. D’ailleurs, quand on lui demande un peu abruptement pourquoi il publie désormais un livre tous les ans, sa réponse, décomplexée, est financière : «  je trouve ça bien d’ailleurs qu’un écrivain soit financièrement dépendant. J’ai des enfants, il fallait que je loue une maison, que je mange, que je m’habille. Mais je suis libre, je ne suis pas obligé de faire comme beaucoup qui écrivent des chroniques et sont contraints de taper sur le copain ou défendent leur maison d’édition. Quand, à un moment donné, j’ai eu besoin de plus de confort, j’ai écrit des chansons pour un type, je ne suis pas allé démarcher les journaux pour écrire sur les copains et dire du mal d’eux, comme les Marc Lambron et autres. Je gagne mon espace de liberté, je n’ai pas honte et je n’évacue pas le fait qu’un écrivain vit aujourd’hui et a des problèmes comme on en a tous, de survie. L’écrivain vit au milieu des autres, dans la société, pas dans son château là-haut. » D’ailleurs son prochain roman, déjà en cours d’écriture, aura la crise pour sujet, « comment écrire sans parler de ce monde de plus en plus dur ? Certains continuent à écrire comme si de rien n’était. Mais comment peut-on faire abstraction ? ».

Si Djian fait abstraction, ce n’est que dans sa conscience d’écrire des textes qui tendent vers l’épure — « Je n’ai plus besoin des mouvements de manches » —, dans une recherche qui a la langue pour centre de diffraction. Le reste n’a pour lui que peu d’importance, comme le fait d’être publié pour la première fois dans la horde des romans de rentrée : « Pendant 30 ans je me suis débrouillé pour ne pas y être, je n’aime pas cette idée de troupeau qui attend qu’on lui colle ou non une médaille, tel prix, tel machin. Mais Antoine Gallimard m’a demandé de le faire et comme c’est une personne que j’aime beaucoup, j’ai accepté. Je pense que si demain — c’est très mal barré mais si demain… — je décroche un prix sympa, c’est bien pour lui. On arrêterait de lui demander pourquoi il a pris ce mec dans la collection blanche. Si je ramasse un prix, ça va le conforter dans ce choix ».

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C'est fait.

Djian, l'écrivain, la vie, les prix © Mediapart

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