Romans XXL

« Par essence la nourriture est insaisissable. C’est un concept plutôt qu’une substance. » À la fiction d'en faire un aliment romanesque, comme le montrent trois romans récemment publiés, Big Brother de Lionel Shriver, La Famille Middlestein de Jami Attenberg ou Les Yeux plus grands que le ventre de Jô Soares, dans lesquels des gâteaux sont les armes d'un tueur en série et les aliments le symptôme du rapport de nos sociétés à la nourriture, le signe d’un dérèglement qui n’est pas que calorique.

« Par essence la nourriture est insaisissable. C’est un concept plutôt qu’une substance. » À la fiction d'en faire un aliment romanesque, comme le montrent trois romans récemment publiés, Big Brother de Lionel Shriver, La Famille Middlestein de Jami Attenberg ou Les Yeux plus grands que le ventre de Jô Soares, dans lesquels des gâteaux sont les armes d'un tueur en série et les aliments le symptôme du rapport de nos sociétés à la nourriture, le signe d’un dérèglement qui n’est pas que calorique.

En 1848, dans le piquant De l’obésité en littérature, Théophile Gautier se posait une question de taille : « L’homme de génie doit-il être gras ou maigre ? » Orgies, repas pantagruéliques, voire grands dictionnaires de la cuisine – comme ceux d’Alexandre Dumas – ont toujours fait bon ménage. Mais qu’en est-il des personnages romanesques ? Le plus souvent, ils sont minces voire filiformes. Quelques romans brisent pourtant le tabou du poids et mettent sous nos yeux des héros au « corps éléphantesque ». Ainsi Edison, le Big Brother de Lionel Shriver : « Pour lui, les intrigues devaient toujours s’écrire en capitales. (…) Tout se tenait : son appétit pour les brioches à la cannelle et pour le suicide, son obstination à construire sa vie en fonction de lignes si radicales que lui aussi s’était mis à “penser en grand”. » Comme l’écrit Pandora à propos de son frère, son « poids était symptomatique d’un malaise », et le roman est pour Lionel Shriver une manière d’interroger le rapport de nos sociétés à la nourriture, signe d’un dérèglement pathologique qui n’est pas que calorique. Ingurgiter d'énormes quantités d'aliments, revient à tenter de combler un vide existentiel, une vacuité ontologique.

Lionel Shriver Big Brother © Mediapart

 

Some girls are bigger than others

Avant Big Brother de Lionel Shriver, La Famille Middlestein de Jami Attenberg et Les Yeux plus grands que le ventre de Jô Soares qui ont, en cette rentrée littéraire, proposé leurs fictions XXL, on pense à Grasse Carcasse de Manu Larcenet : « Je pèse lourd. Des tonnes. Alliage écrasant de lard et d'espoirs défaits, je bute sur chaque pierre du chemin. Je tombe et me relève, et tombe encore. Je pèse lourd, ancré au sol, écrasé de pesanteur. Atlas aberrant, je traîne le monde derrière moi. Je pèse lourd. Pire qu'un cheval de trait. Pire qu'un char d'assaut. Je pèse lourd et pourtant, parfois, je vole. » À Mr Peanut d’Adam Ross avec le personnage d’Alice, 130 kilos, « élargie comme la Vénus de Willendorf », ou à Big de Valérie Tong Cuong avec Marianne, « baleine » de 127 kilos. Et il ne faudrait pas oublier le Mal de David Whitehouse dans Couché, « montagne de viande » de plus de 600 kilos, « monstre marin exposé dans un musée victorien des horreurs ».

Chacun de ces livres explore la solitude et marginalité qu’impose ce poids hors norme, l’abjection de soi, l’addiction à une nourriture qui signifie bien plus qu’elle-même, supposée étouffer problèmes existentiels et dépression, ne faisant qu’intensifier maux et symptômes, en un cercle vicieux qui alimente, aussi, le roman : comme l'écrit Lionel Shriver, « Edison était-il gros parce qu'il était en dépression ou en dépression parce qu'il était gros ? ».

(I Can't Get No) Satisfaction

C’est ce que comprend Richard Middlestein dans le roman de Jami Attenberg : sa femme, Edie, mangeait « constamment, incessamment, sans aucune considération pour la nature ou la saveur de ce qu’elle engloutissait » , parce que « la nourriture offrait la meilleure cachette qui soit ». « Les aliments sont faits d’amour. Manger, c’est aimer. Aimer, c’est manger. Et si un gros morceau de pain peut apaiser les pleurs d’une enfant, en quoi est-ce un problème ? »

Dans la famille Middlestein, la nourriture a toujours servi d'exutoire comme de manière indirecte d'exprimer ses sentiments. Dès son plus jeune âge, Edie a été gavée, d’amour et de pain. Adulte, elle peut enchaîner les commandes aux drive in des fast-foods avant d’aller faire une orgie dans un restaurant asiatique – « onze raviolis aux fruits de mer, six beignets aux poireaux, cinq brioches au porc – tous vaincus ». La nourriture lui est un refuge, une compensation à son mal-être. À la veille de sa seconde opération, alors que le médecin lui a recommandé de jeûner, Edie pense « au gros paquet de chips à l’ancienne et au pot de sauce aux oignons qu’elle avait achetés chez Jewell dans l’après-midi. Ils l’attendaient gentiment dans la cuisine comme deux amis venus prendre le thé et bavarder un moment ».

Mais la spirale est sans fin, le cercle vicieux : Edie est en train d’achever un paquet de « cookies allégés en gras (et donc chargés en sucre) », mais rien ne pourra tarir sa faim. « On aurait dit un courant d’air et c’est ce qu’elle ressentait quand elle les mangeait : ils la traversaient comme une brise légère sans jamais remplir son estomac. Une nuit, après s’être assurée que toute la maisonnée dormait, elle en avait mangé deux paquets entiers, juste pour voir ce qui se passerait – et il ne s’était rien passé. Elle n’avait rien senti. »

Ce paradoxe est aussi au centre du roman de Shiver : « Plus que les délices irrésistibles du palais, c’est l’incapacité même de la nourriture à nous combler qui nous pousse à continuer à manger. La plus fabuleuse expérience d’ingestion est un entre-deux : le souvenir de la dernière bouchée et l’anticipation de la suivante. Comme si l’acte proprement dit de manger n’existait pas. Cette quasi-impossibilité à tenir leurs promesses est ce qui rend les plaisirs de la table aussi alléchants, mais également aussi dangereux. »

La nourriture tourne aussi à l’« addiction », terme que l’on retrouve chez Lionel Shriver qui va jusqu’à faire le lien de cette pathologie obsessionnelle – l’obésité morbide – avec des séries ayant la dépendance ou l’assuétude pour centre, Mad Men ou Breaking Bad. Chez Lionel Shriver comme chez Jami Attenberg, la nourriture est assimilée à une drogue. Dans La Famille Middlestein, Robin, fille d'Edie, est longtemps aussi grosse que sa mère. C'est la mort par overdose d'un de ses amis qui fera prendre conscience à la jeune fille de la pente glissante sur laquelle elle se trouve. Dans Big Brother, Lionel Shriver décrit les mutations agricoles de l’Iowa. On n’y cultive plus seulement des céréales mais un crystal meth plus pur que celui produit au Mexique, le high speed chicken feed (“grain à poules ultra rapide”), une drogue que consomment les camionneurs ou les agriculteurs eux-mêmes, comme les femmes, elles non pour rester éveiller mais parce que cette « glace » augmente le métabolisme et permet de maigrir. De la bouffe comme addiction aux mutations agricoles du Midwest, tout a trait à une forme de toxicomanie.

Edie Middelstein comme Edison ou « les grosses » qu’assassine le tueur en série de Jô Soares sont victimes d’obésité morbide, la nourriture les tue à petit feu, les empoisonne, provoque diabète, problèmes circulatoires, pourrissement des chairs – « il avait fallu insérer un “stent” dans sa cuisse pour lui éviter de pourrir –, un effet secondaire du diabète » –, difficultés à se déplacer et crises cardiaques. Le roman de Jami Attenberg est rythmé par les kilos exponentiels d’Edie, les titres de chapitres suivent sa courbe de poids, chronique d’une mort annoncée, « tout se déglinguait chez elle – les jambes, les dents, le cœur, la circulation sanguine. Elle frisait les cent cinquante kilos ». Dans la version originale du roman de Lionel Shriver, c'est un réfrigérateur se vidant progressivement qui ponctue chacune des parties du livre.

Et quand la nourriture ne tue pas directement, elle est l’arme du crime, comme l’illustre Les Yeux plus gros que le ventre, le polar déjanté de Jô Soares. La gourmandise n’y est pas qu’un vilain défaut mais un péché capital et les esganadas – titre original du roman – seront châtiées par où elles pèchent. Un croque-mort, « plus que maigre : émacié, sec, décharné », attire ses victimes avec des pâtisseries. Il a transformé son fourgon funéraire en étal de gourmandises, un écriteau promettant une dégustation gratuite.

L’eldorado promis est un enfer, l’homme étouffe ses victimes en leur enfonçant un entonnoir dans le gosier, relié à une bonbonne de cinq litres de mousse au chocolat à la gélatine qui, en durcissant, étouffe les gourmandes. Charon se venge ainsi de sa mère, la plantureuse Odilia, qui l’a affamé toute son enfance. Il a d’abord assassiné sa mère et la tue, « encore et toujours », à travers chacune de ses victimes. Sa vie n’est plus désormais qu’une « chasse aux grosses ». La victime type du tueur ? « Grosse, belle, vorace et surtout gourmande », ce qui explique l'indifférence première de la population brésilienne à ces crimes en série, « l’indignation naît de l’identification avec les victimes ; or personne n’est spontanément enclin à s’identifier à des femmes si grosses »... Chez Soares, comme Shriver ou Attenberg, la nourriture est un filtre, une grille de lecture de nos sociétés, l'objet de fables qui trahissent notre rapport au monde ou aux autres.

« Voilà ce qui, aujourd’hui, tue mon pays » (Lionel Shriver)

« C’est à se demander s’il y a eu une époque où les gens mangeaient sans se poser de question »… En effet, nul besoin d’être obèse pour voir sa vie rythmée par la nourriture. Comme le note Lionel Shriver en ouverture de son roman, « nous sommes des animaux ; bien plus que l’enjeu – secondaire – de la sexualité, la pulsion vers la nourriture constitue le fondement de la quasi-totalité des entreprises humaines » : nos quotidiens sont balisés par les repas, le temps passé à faire les courses, préparer à manger, manger, faire la vaisselle… La sociabilité tourne autour des aliments et par la nature de ce qu’on porte à sa bouche : prendre un verre, un café, déjeuner, dîner, bruncher…, il n’est jusqu’aux fêtes religieuses qui ne peuvent se concevoir sans repas pantagruéliques, comme si la qualité de la célébration se mesurait en joules et calories.

Par ailleurs, le diktat de la diététique est décrit dans ces romans comme le pendant de l’obésité, exerçant « une emprise similaire à celle de la religion ou du fanatisme politique ». Fletcher, le beau-frère d’Edison, chez Lionel Shriver, prend soin de son corps, fait du sport et pèse ses aliments, son obsession de la santé, de la minceur et de la diététique virant au « fascisme nutritionnel ». Comme le dit Pandora, « chaque fois que j’ouvre le frigo, j’ai l’impression d’avoir sous les yeux une bibliothèque de développement personnel ». Pandora, dans sa quête d'un corps parfait pour elle comme pour son frère, les soumet à un régime de moins de 600 calories par jour. Rachelle, belle-fille d’Edie Middlestein, est intarissable sur les qualités nutritionnelles des aliments, elle interdit le sel à ses enfants, encourage eau et riz complet.

Et que faire quand on voit un proche se tuer à petit feu ? Lionel Shriver comme Jami Attenberg posent la question de la responsabilité. La sœur d’Edison, Pandora, voudrait sauver son frère, au point de mettre son couple en péril, et elle le fait moins par altruisme que parce qu’elle s’ennuie, qu’elle a le sentiment de tout avoir et qu’il lui faut un « nouveau projet » pour donner du sel à son quotidien – « la sensation de ne rien désirer n’est pas agréable » – et que mettre son frère au régime lui permettra, en parallèle, de perdre ses dix kilos de trop. Le roman est aussi l'histoire d'une culpabilité et la quête obsessionnelle d'une vérité alternative. Quant à Rachelle, faire maigrir sa belle-mère est devenu une obsession, elle ne « pensait plus qu’à ça, du matin au soir », elle la suit en voiture « pendant des heures, comme un agent secret, histoire de savoir de qu’elle mangeait », bombardant son mari de textos pour l’informer de la situation. Plus Edie grossit, plus Rachelle met sa famille et son entourage au régime, supprimant pâtisseries, fromages, vins, sauces et même crackers de leur alimentation.

Se nourrir n’est donc pas une affaire intime mais collective, une activité privée mais sociale et familiale. « Depuis que l’obésité était devenue un enjeu social en plus d’une problématique personnelle, les personnes obèses devaient avoir l’impression que tout le monde se mêlait de ce qu’elles mangeaient. » Nos sociétés sont obsédées par l’image, la représentation de soi. Cette mutation est au centre du roman de Lionel Shriver – comme le souligne le double sens de son titre, Big Brother au sens orwellien du terme et frère obèse au sens propre –, un récit qui décortique notre rapport complexe à l’image que nous donnons de nous-mêmes, via les réseaux sociaux, Wikipédia et autres miroirs de nos « moi » intimes devenus publics.

Chacun veut paraître à son avantage et Edison, aux « traits tendus comme s’ils avaient été peints sur un ballon », jazzman autrefois connu, fils d’un acteur jadis célèbre, choisit des photos flatteuses de lui-même pour son site web ou sa page Facebook et il y est si jeune et mince qu’il est impossible de le reconnaître. Quant à Pandora, elle remarque très justement qu’elle est attachée à certaines photos, « non en raison de l’événement qu’elles commémorent mais parce que, dessus, je suis mince. Je pourrais probablement classer chacune de mes photos dans un ordre de préférence qui correspondrait parfaitement à un continuum de corpulence ». Nous avons tous un « corps public » qui doit nous représenter aux yeux des autres. « Que cela nous plaise ou non, nous sommes un quoi pour les autres », un quoi et un poids, le plus léger possible, parce qu’il dit un âge et une catégorie sociale. La faim est même pour Pandora, qui se met au régime en même temps qu’elle y contraint son frère, une forme de « ressenti aristocratique ».

Le problème de l’obésité morbide pourrait sembler très américain – « alors que les générations précédentes étaient tout en angles droits, les Américains d’aujourd’hui sont bâtis en perpendiculaires » (Lionel Shriver) – mais il touche désormais tous les pays industrialisés. La nourriture, dans ses excès, y est une véritable économie : les produits allégés, les cures, les régimes amaigrissants sont une manne financière. Dans l'édition française du roman de Lionel Shriver, une épigraphe rappelle qu'« une personne sur trois échangerait un an de sa vie contre un corps parfait » (titre du Daily Telegraph du 24 mars 2011), suivie, dans l'édition anglo-saxonne, d'une phrase cinglante :

 

(L'industrie des régimes est la seule entreprise mondiale à faire des bénéfices malgré un taux d'échec de 98 %.)

 

La minceur est devenue un statut social, les obèses sont « un sous-prolétariat massif – massif dans tous les sens du terme ». On juge autrui sur son apparence extérieure, et non sur ses qualités propres ou son moi intérieur ; plus personne n’engage Edison devenu obèse, pourtant, il est toujours un aussi grand musicien. Edie, quant à elle, perd son travail d’avocate puis son mari (« elle avait tellement grossi que je ne pouvais plus l’aimer comme avant »). Les femmes assassinées dans le roman de Soares sont des victimes innocentes, choisies arbitrairement pour leur corpulence. Comme le montre chacun de ces romans et le résume Lionel Shriver d'une formule synthétique, dire aujourd'hui de quelqu’un qu’il est gros n’est « pas une description, c’est un verdict ».

  • Jami Attenberg, La Famille Middlestein, traduit de l’américain par Karine Reignier-Guerre, Les Escales, 384 p., 20,90 € (14,99 € en version numérique) – Lire le premier chapitre
  • Lionel Shriver, Big Brother, traduit de l’américain par Laurence Richard, Belfond, 448 p., 22,50 € (15,99 € en version numérique) – Lire un extrait 
  • Jô Soares, Les Yeux plus grands que le ventre, traduit du portugais (Brésil) par François Rosso, Folio policier, 320 p., 8 €

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