La psychanalyse selon Onfray

Un an est passé depuis l’ardente polémique autour de Freud et de la psychanalyse allumée par l’ouvrage de Michel Onfray L’Affabulation freudienne. Deux raisons pour y revenir : d’abord pour réfléchir plus sereinement une fois les feux de la passion éteints, ensuite pour commenter l’ouvrage écrit dans la foulée par l’auteur et qui est passé bien plus inaperçu l’automne dernier : Apostille au Crépuscule.

Un an est passé depuis l’ardente polémique autour de Freud et de la psychanalyse allumée par l’ouvrage de Michel Onfray L’Affabulation freudienne. Deux raisons pour y revenir : d’abord pour réfléchir plus sereinement une fois les feux de la passion éteints, ensuite pour commenter l’ouvrage écrit dans la foulée par l’auteur et qui est passé bien plus inaperçu l’automne dernier : Apostille au Crépuscule.

L’ouvrage est moins conséquent et semble bien structuré. Mais c’est le sous-titre qui est intéressant : Pour une psychanalyse non freudienne. Après avoir tenté de déboulonner la statue du commandeur, le révolutionnaire propose ses idées – après un livre contre, un livre pour. Ainsi, la charge contre Freud et la conception freudienne de la psychanalyse n’est plus étayée, seulement rappelée dans les chapitres impairs, pour être relayée par des propositions, des pistes en faveur d’une psychanalyse non freudienne dans les chapitres pairs.Quelles sont ces propositions ? Le chapitre 2 propose de partir d’un inconscient matériel s’appuyant sur les conceptions atomistes des philosophes antiques (épicuriens) et, surtout, sur celles de Nietzsche, car il s’agit d’en finir avec la notion d’âme. Non seulement, on se dit que, pour sortir de toute métaphysique, il est nécessaire de faire appel à des travaux scientifiques ou se voulant comme tels, et donc que les philosophes antiques semblent bien loin de telles démarches, mais on se dit surtout qu’Onfray classe Freud dans une catégorie qui ne lui va pas. Si l’inconscient de Freud peut être dit immatériel (chapitre 1) – mais l’esprit neuronal d’aujourd’hui suffit-il à dire la personnalité ? –, ses travaux mettent à bas la notion d’âme pour lui substituer définitivement celle d’esprit, qui plus est, complexe. De toute façon, on ne comprend guère l’argumentation dans ce chapitre car tantôt Freud est trop spiritualisant, tantôt trop biologiste à la fin de sa vie, interprétée comme l’aveu d’un échec alors qu’il s’agit surtout d’une ouverture sur l’avenir scientifique. Quand Onfray évoque la Volonté de puissance chez Nietzsche, on ne voit pas en quoi cela contredit Freud puisque ce dernier n’opposait aucunement le corps et l’âme même si, à la différence du premier, il accordait bien plus d’importance à l’esprit et à sa complexité. Mais pour réunir corps et esprit, il n’était pas utile de faire appel à Nietzsche, Spinoza l’avait largement démontré philosophiquement quelques siècles avant et Onfray eût été bien inspiré d’exploiter la « théorie des affects » qui n’est pas une dénégation du corps tout en étant une première grande prise en compte de la complexité de l’esprit. Car quand Spinoza critique sévèrement la notion de libre arbitre, il réduit la part et la force de la conscience dans les conduites humaines et n’est donc pas loin d’affirmer qu’il est une part de l’esprit qui soit inconsciente.Dans les chapitres 4 et 6, Onfray évoque deux figures mineures de la psychanalyse – mais, pour lui, il s’agit de faire une rapide contre-histoire de la psychanalyse comme il l’a fait pour la philosophie : les oubliés de la grande histoire ont surtout été écartés –, d’abord Wilhelm Reich, ensuite Georges Politzer. Dans ces deux chapitres, l’A. met en avant le monde réel et la pensée critique. Prendre en compte la part animale (éthologie) et le milieu social ainsi que le contexte historique de l’individu pour le comprendre et répondre à sa demande de soins semble à première vue pertinent. Mais il n’est pas certain que cela suffise car un homme et une femme sont autrement plus complexes. En fait, ce qu’Onfray récuse dans la théorie freudienne, c’est qu’elle s’appuie sur le désir qui est bien plus que « l’infime grain de sel de la sexualisation des traumatismes » (p. 47). Si l’homme connaît bien comme l’animal la notion éthologique d’empreinte qui crée l’attachement, il est aussi assez rapidement un être de désir(s). Il y a comme une sorte de pudibonderie chez l’auteur d’une Théorie du corps amoureux – un peu comme chez René Girard, pourtant si éloigné d’Onfray, qui ne conçoit le désir que comme mimétique, non pulsionnel – à nier ce que Spinoza avait énoncé de manière posée : l’homme est une somme d’appétits qu’il partage avec l’animal mais avec la différence qu’il en a plus conscience et donc les développe et les transforme pour certains en envies.

Par ailleurs, si on prend plus en compte la dimension sociale de l’individu comme le voulait Reich ou faire la psychologie concrète (?) de l’individu à la Politzer, on risque d’oublier tout ce qui n’est pas conscient chez quelqu’un, c’est-à-dire oublier la personne au profit de la société ou de sa propre représentation dans la société. Si l’éthologie révèle un inconscient commun, non individuel, la socio-histoire de l’individu ne fait rien d’autre qu’éclairer une situation accessible à la conscience et qui reste donc à la surface de l’individu. Ce n’est pas la pauvreté économique qui fait la souffrance psychique mais le ressenti de cette pauvreté qui ne s’exprime pas en revendications claires mais en plaintes obscures, surtout si elle a engendré une « pauvreté » affective. Autrement dit, la psychologie « abstraite », théorique, et donc la psychanalyse, a sa place entre ces deux disciplines puisqu’elle s’adresse véritablement à l’individu et à ses parts inconscientes qui ne sont pas pour autant ses parts animales.Dans le chapitre 8, l’A. en vient à la proposition de Sartre dans L’Être et le Néant d’une psychanalyse existentielle. Si Sartre n’était pas totalement fermé à la psychanalyse freudienne – il connut plus tard l’œuvre en écrivant pour John Huston le scénario d’un film sur Freud –, il ne pouvait accepter la théorie du médecin viennois tant l’existentialisme est une affirmation de la conscience, donc bien plus une volonté qu’une analyse. Onfray semble bien candide en pensant que cette psychanalyse sartrienne seule suffirait à soigner les esprits en souffrance car si Freud est allé si loin dans la recherche théorique, c’est parce qu’il savait que le récit de soi n’allait justement pas de soi. Lorsqu’il affirme que l’auto-analyse de Sartre dans Les Mots était bien suffisante, on peut lui objecter que l’autobiographie est sans doute une thérapie mais elle ne guérit pas : Romain Gary a clairement identifié dans La Promesse de l’aube l’amour-poison que lui distilla sa mère, il s’est tout de même suicidé après.Pourtant, il y a bien une chose à prendre chez Sartre, c’est sa notion de mauvaise foi, qui recoupe quelque peu celle de mascarade sous la plume de quelques psychanalystes et que commente Judith Butler dans son célèbre ouvrage Troubles dans le genre. Si ces conduites ne peuvent être dites inconscientes, elles ne sont pas non plus pleinement conscientes. Il en est de même avec la notion, tardivement venue dans l’œuvre de Foucault, de souci de soi, qui fait que l’individu se forge une morale propre dont il n’a pas non plus pleinement conscience puisqu’elle émane d’un long processus historique. Cette morale intériorisée n’est d’ailleurs pas sans faire penser au concept freudien de Surmoi qui a un rôle de censeur chez l’individu. Si ces notions distinctes et s’expliquant diversement ne relèvent pas de l’inconscient, elles disent toutefois les limites de la conscience, limites que ne semblent guère admettre Michel Onfray puisque sa psychologie non freudienne reste d’abord et avant tout une philosophie, philosophie matérialiste, atomiste, dont on peut facilement déduire les limites thérapeutiques.L’ouvrage n’est pas déplaisant à lire, on y trouve moins le polémiste cynique qui insinue bien plus qu’il ne démontre – même si l’argumentation n’est encore bien souvent que suggérée par les habituels points de suspension en fin de paragraphe – pour laisser place à un discours qui se veut porteur de propositions. Mais il faut bien l’avouer, ces propositions ne sont bien souvent que des intentions. En effet, lorsque l’A. évoque véritablement la psyché, c’est une suite de lieux communs (p. 185-192) qui ne parviennent jamais à approcher ce qui fait la souffrance névrotique : « Je tiens en effet que la narration claire d’un inconscient matériel génère de l’ordre mental là où règne le désordre. (…) Cette narration peut se faire entre soi et soi, sur le principe de la méditation païenne antique, avec une pratique d’exercices spirituels » (p. 196). Il est évident que s’il y avait une narration claire entre soi et soi, il n’y aurait pas de névroses et pas de psychologie thérapeutique. D’ailleurs, Onfray sait-il seulement ce qu’est une névrose ou considère-t-il cette maladie comme plus ou moins imaginaire, au besoin inventée par Freud ? il ne parle en effet que d’une « âme défaite » ou qui n’a pas été faite philosophiquement. (la suite est à lire sur mon blog)Michel Onfray, Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non freudienne, Paris, Grasset, 2010, 217 pages, 18 euros.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.