Alban Lefranc, Vous n’étiez pas là

En 2009, Alban Lefranc publie Vous n’étiez pas là, une "antibiographie" de la Queen of the bad girls, Christa Päffgen, mannequin, chanteuse, icône et égérie, actrice, « surface de projection » d’affects et fantasmes, plus connue sous le nom que lui offrit le photographe Herbert Tobias : Nico.

En 2009, Alban Lefranc publie Vous n’étiez pas là, une "antibiographie" de la Queen of the bad girls, Christa Päffgen, mannequin, chanteuse, icône et égérie, actrice, « surface de projection » d’affects et fantasmes, plus connue sous le nom que lui offrit le photographe Herbert Tobias : Nico.

Nico est cette femme insaisissable, masculine comme féminine, en tout cas plurielle, dont l’aura dépasse largement les Deux ou trois choses que l’on sait d’elle. Elle, Allemande, née un an avant la seconde guerre mondiale (un 16 octobre 1938), morte un an avant la chute du mur de Berlin — elle qui déplace donc les blocs simples de la chronologie, située dans un « avant », toujours. Elle, belle et réduite à une image de ravissante idiote. Elle, chanteuse, voix unique et étrange, gutturale, monocorde et presque dénuée d’inflexions, que l’on effaça pour la ranger derrière ceux qui chantèrent avec elle, lui offrirent paroles ou musiques, la filmèrent, couchèrent avec elle (dans le désordre le Velvet, la Factory, Warhol, Garrel, Fellini, Dylan, Morrison, Lou Reed, « Iggy Pop, Leonard Cohen et d’autres moins fameux »). Elle, qui eut un fils avec un acteur qui ne le reconnut jamais. Elle, disait Godard, d’une ville comme d’une femme, et à travers elle de la société tout entière. Elle et elles aussi sous la plume d’Alban Lefranc, puisque Nico s’inventa des pères et des enfances, n’eut de cesse de se transformer, d’excéder ce à quoi le « on dit » voulait la réduire ; elle qui est un pays et une époque, dans sa reconstruction, ses destructions, ses espoirs fous et échappées manquées.

Vous n'étiez pas là Café Charbon © Mediapart
 

Alban Lefranc explore cette vie brève et (trop) exposée, le mutisme de cette héroïne, dans tous les sens du terme, ses mensonges et mythologies intimes, le roman de son nom comme les blancs et les silences de ce que l’on sait dans un roman fragmenté, explosif, qui reproduit la tessiture de cette « pin up », au sens de l’album-concept de Bowie tel que le commente Thomas Clerc dans L’Homme qui tua Roland Barthes, un album de reprises, « un album personnel à partir d’une base qui ne l’est pas ». Pin up, Nico fut « clouée » de son vivant sur quelques faits, idole épinglée, dans une pratique qui tient du culte comme de l’entomologie, dans le paradoxe du vivant et du mort.

Le roman suit l’avènement d’un nom, jusqu’à l’acmé du « Vous êtes Nico, Nico superstar de Warhol », avant « les chutes » et sa mort d’une chute de vélo à Ibiza. Alban Lefranc rend à Nico « quelques-unes de ses vies possibles », dans un récit qui refuse psychologie monolithique ou reconstitution rétrospectivement confortable pour creuser, interroger, sonder les paradoxes d’une femme au cœur de mutations politiques et sociales, comme ses « frères de désastre », Herbert Tobias ou Lenny Bruce. Une femme subversive, radicale, comme l’est ce roman : Nico est l’autre nom de la fiction, d’un peut-être.

Alban Lefranc, Vous n'étiez pas là, Verticales, 2009, 144 p., 15 € — Lire les premières pages

Dimanche 12 octobre, Alban Lefranc a lu des extraits de Vous n’étiez pas là au Café Charbon à Paris, accompagné par Franck Williams. Merci à eux d’avoir accepté que cette lecture soit filmée.

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